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28/08/2005

"La Fatigue du métal", Jean Coulombe

Ce très beau titre dalinien nous vient de Québec. "La fatigue du métal" est ce qui ronge les certitudes exacerbées des immenses forêts de fer et d'acier qui s'élèvent dans nos civilisations. Le métal est-il en mesure de nous procurer du bonheur ? Ne sont-elles pas fatiguées toutes ces croyances alors que la vie elle-même ne résiste pas face aux murs qui s'élèvent à des centaines de mètres de hauteur ? "Le service est rapide / mais la mort est lente" dans ce monde qui ne tourne pas rond, la misère montrée en panoramique sur nos télévisions. Le "Je" s'identifie à tout ce qui monte, roule, plie, s'apparente à un long coma : "L'autoroute mentale / chemine dans nos têtes" et n'a qu'une certitude : "j'ai réussi mon échec". L'homme se trouve "à la porte du ciel" sans grande chance d'une autre existence, car le métal par ennuie piétine, écrase, assimile. Le froid, l'absence de perspective ("ma réalité craque à vide / comme une cheminée froide") caractérisent l'être. "Des arbres affrontent l'autoroute / se dressent contre l'acier", telle est la lutte bien vaine face au malaise de la non-existence, de la non-représentation dans laquelle "je cherche une sortie". Car le "Je" seul est libérateur : "je suis une synagogue pleine / pour mieux vivre ta douleur". Le "Je" omniprésent qui se débat "au centre des flammes". Le passage par la douleur, l'aliénation qui frappent le poète sont une façon pour lui de crier le malaise, de prendre conscience de son corps saturé, de la fragilité de son destin. La poésie est cette action sur le métal, une transcendance qui fait de l'individu plus que lui-même. En lui "le temps gravite en chute libre / et la forêt brûle immense". La parole poétique est ce qui fait de la singularité une oeuvre d'art et se montre comme un miroir. Dans cet univers "on frissonne sans fond / en cherchant une âme". Au détour, on croise Jack Kérouac, on "[s'] invente un carnaval". Le poète comme témoin de lui-même, comme regard extérieur : "tout bondit en cadence / et les caméras tournent / des angles morts-vivants / en plongée continue". Face à l'obscénité, au dégoût, il cherche vraiment "l'or", le métal le plus précieux, le plus solide. Dès lors, le poète a conscience que son existence est soumise elle aussi à "la fatigue du métal". Soumis, victime, il est aussi Autre, inconscience et conscience à la fois. Pour lui : "le plafond est une piste de danse / les néons froids passent en ligne / scandent le temps qu'il me reste". Il est celui qui sait déclencher la "troisième alerte". "Ferme la télé mon amour", injonction à la révolte, au libre arbitre, à sortir des ornières, à ouvrir les volets de nos fenêtres. Car le poète ne saura trop répéter sa "fatigue du métal", sa volonté est un livre contre le destin, contre tout ce qui aliène, brise et soumet. Etre, oui, mais être libre, délesté de ses chaînes : il n'y a "nulle part folie plus tranchante". Et n'est-ce pas avant tout la liberté du langage ? lorsque la lumière "centre le coeur des mots"... Si le poète sait "rire du soleil borgne", c'est que sa lumière est plus intense, plus éclairante et plus vraie. Telle est la lutte entre le métal et la lumière, entre le chaud et le froid, entre le non-sens et le savoir, entre le tout et le rien. Si le poète se fait cosmique, c'est que sa parole est un pouvoir à transformer le monde, à laisser une trace, à ne plus subir "la fatigue du métal".

19:25 Publié dans Lectures | Lien permanent