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Mot à Maux

  • Devant la vitrine de la librairie

    Au tout début du poème, il y a forcément une chambre de bonne au cinquième étage d’un immeuble. Là, se cache un travailleur précaire, un étudiant, un chômeur. Son loyer payé par la CAF, il va de magasins en jardins publics, vit de peu, mange à sa faim, sort parfois pour aller au cinéma ou prendre un verre tout seul au café. Ce qui le distingue ? Qu’y a-t-il derrière son regard livide, son blouson troué ? L’homme se dit poète mais tout le monde l’ignore, il fait plutôt figure de pauvre damné, quelqu’un de pas très fréquentable, d’assez commun en somme. Sa chambre est toute petite. Il a cessé d’aller à la Faculté, il préfère déambuler dans les rues, écumer les librairies du centre ville. Depuis peu il achète des livres qu’il pose sur les étagères de sa bibliothèque dans ses neuf mètres carrés. Ce qu’il écrit n’est pas forcément mauvais. C’est juste qu’il faille se faire un trou, un nom pour être un peu connu ! Il rêve de belles pages le long des golfes clairs, d’un ailleurs immédiat qui le sorte de sa banalité. Il rêve d’un bel écrin pour ses poèmes. Il voudrait remédier à l’injustice. Il compte sur tel ou tel éditeur qu’il a connu à travers ses lectures. Il rêve de son nom en haut de l’affiche. Il a conscience qu’il faille travailler, et il transpire dans sa chambre, à grosses gouttes sur son papier. Il y a forcément un génie là-dessous, il faut juste le révéler, faire éclore son talent. Ca commence comme ça peut, dans l’improvisation, dans la maladresse. Un éditeur rencontré sur un salon… Un premier recueil, un deuxième… Une revue, l’ébauche d’un site Internet, un nouveau manuscrit. Il rêvait depuis son enfance de finir dans un recueil. La réalité n’était pas aussi belle que ses rêves. Tout cela semblait difficile. Combien d’années avant de s’engager sur la bonne route ? Quelle était la recette de la réussite ? De son ordinateur à la maison d’édition, il y avait tout un cheminement, des obstacles, des remises en cause. C’était quoi l’écriture finalement ? Ca sortait d’où ? Ca devait aller où ? Il y avait ces revues qu’il commençait à connaître à droite, à gauche. Des poèmes envoyés, publiés. L’éditeur était gentil. Sa revue démarrait. Il fallait l’encourager, lui donner des textes. C’était un jeune homme, comme moi. Je l’ai suivi à travers les années… Il a même réussi à durer plusieurs numéros et les gens y étaient bien dans sa revue, je crois. Il s’était lancé dans l’aventure avec la naïveté des débuts et la force du travail. C’était une naissance, un cheminement. Publier les textes des autres, s’enrichir de leur parole ! Alors, les gens verraient qu’il n’était pas un ringard ! Après plusieurs numéros, les difficultés financières sont apparues. Vendre un livre n’était pas évident pour un inconnu des circuits traditionnels. C’était une micro revue, un confetti pour un libraire. Quel avenir a-t-on quand on est seul ? Malgré tout, la revue a perduré un peu avant de cesser puis de reprendre. Des poèmes arrivaient régulièrement. Il y avait de quoi faire un bon travail. Le revuiste apprenait au fil du temps, grâce au travail et à la rencontre d’autres revues. Un lien amical s’était noué entre les protagonistes, comme une famille, une patrie. Aujourd’hui je crois que la revue fonctionne bien. Elle a apporté à son directeur de la stabilité, de la reconnaissance et un épanouissement personnel. Parti de rien, parce qu’il n’était rien, il a réussi à prendre la parole. Les rencontres l’ont enrichi. Lire, côtoyer des poètes lui a donné une certaine légitimité. La société ne vous laisse-t-elle pas sur le carreau sans vous tendre les bras ? Ecrire, éditer, n’est-ce pas un privilège de quelques-uns ? Je fais le pari que la parole appartient à chacun. Il faut créer, faire vivre les structures que sont les revues. Car le monde nous appartient. Une petite revue peut prendre tant d’espace dans une vie. C’est aussi beau que de rencontrer un ami, d’avoir un fils ! De la librairie à la bibliothèque, le chemin se fait naturellement. L’isolement du poète n’est pas une fatalité. Le poète peut construire son propre monde. Il suffit qu’il lève les yeux un jour et qu’il calque ses rêves sur le souffle des nuages. Alors, continuer à alimenter la machine pour qu’elle ne tombe pas en panne. Soutenir les revues. Les lire. Pourquoi ne pas laisser un numéro sur un banc en rentrant du travail ? Il faut que les rêves s’invitent dans ce monde. Moi, je rêve de poésie. Seul dans ma chambre de bonne, je me suis créé un millier d’amis. Il y avait moi devant la vitrine de la librairie. Et tous ces auteurs que je voulais faire entrer dans ma vie. Je suis devenu l’un d’entre eux. Et c’est le miracle de la poésie !

     

  • C'est pas vrai !

    Certains politiques puisent dans les caisses. Les avocats sont en grève. Les policiers tapent sur les pompiers… Rien de plus normal. Et les psychanalystes se morfondent devant la complexité humaine, méditent sur le crâne d’un éléphant qui traverse la rue. Pas de contre-visite au contrôle technique. Le Crédit agricole m’invite à son assemblée générale. Pas de courrier aujourd’hui. Les footballeurs n’ont pas marqué de but hier soir. A la météo, ils ont dit que le vent reprendrait dans la journée. Tout se met en place et le mariage se prépare. Ah, ça… J’ai cassé un miroir hier soir ! Sept ans de malheurs, c’est long tout de même… Pour une petite étourderie ! Mila pense qu’il faudrait mettre un doigt dans le trou du cul de Dieu. Et ça fait jazzer les musulmans ! Pas que … les extrémistes aussi ! La solution se trouve dans la Grande Librairie (notez les majuscules) le mercredi soir. C’est là qu’il est possible de commander son cercueil à peu de frais. C’est bien dit dans la publicité pour Cacharel (vous savez, ce parfum qui pue bon la gentiane) et c’est encore à l’ordre du jour. Des manifestants se sont regroupés à Grand Central Terminal pour râler contre le racisme et la pauvreté qui vont souvent de paire. Il n’y avait rien d’autre à manger dans les magasins. Moi je crois que la mort est un mensonge… Mais chut ! Je ne dis rien. Les miroirs se mettent à réfléchir aussi. L’instituteur enseigne les acrostiches à ses élèves… Il faut bien identifier les paroles de Musset en alexandrins à rimes croisées qui rendent mieux compte des mystères de l’âme humaine. Il paraît qu’avant de trainer dans la rue, Mohammed a appris tous les types de versifications. Maintenant il « deale » de l’héroïne porte de Clignancourt. C’est pas faute d’avoir raté son permis plusieurs fois. A quoi voulais-je en venir avec ces propos alarmistes ? Je ne crois pas que mon congélateur soit responsable du changement climatique. Mais je suis attentif à ce que la nature pourrait me révéler. Je dis seulement qu’il n’y a pas de raison pour vendre plusieurs fois le même produit en supermarché. Tout cela est une affaire de réflexion et d’opinion personnelle. Tous ces bris de miroirs sont là pour annihiler ma conscience. C’est pourquoi je me bats contre la tyrannie. Résister à la nuit. Chaque matin le jour se lève vers 17 heures. J’ai déjà du mal à préparer mon petit déjeuner. Alors accepter un boulot comme présentateur de la météo, vous plaisantez ! Non, moi je dis qu’il faut rester libre. Ne pas se tromper de trottoir. Des valeurs morales sont en jeu. La plus belle carte, c’est l’as de pique. En dehors de ça, il n’y a rien de vrai, la vie aussi est un mensonge. Alors, il faut dire quoi au boucher ? C’est quoi commander de la viande alors que les prix du pétrole sont à la hausse ? Ah, moi je sais : c’est à cause des champignons qu’on nous fait manger à la cantine ! Il y a plein de métiers, de tiroirs qui ne servent à rien. Le corps d’un mécanicien a été retrouvé noyé dans sa piscine. Ca fait la une des journaux. Alors, moi je suis fatigué. Même pas la force de me faire cuire un œuf. Ah ben, c’est pas demain la veille que je vais me lever de bonne heure !

     

  • Je ne suis pas là

    Tout est violent dans ce monde. Se lever est violent. Se laver est violent. Le répit n’est pas de ce monde. Même les mots vous agressent ! Alors comment résister ? Seuls les rêves vous laissent tranquille ! Dès le matin, c’est la même machine infernale qui se met en route… qui vous prend et ne vous laisse que quelques instants de repos. Alors, quoi… est-ce moi qui suis inadapté à ce monde, ou la société entière qui est violente ? Je n’ai pas de travail. Rien que les courses à Super U me plongent dans des angoisses infernales… Alors même envisager un emploi de magasinier (pour gagner de l’argent ou renouer du lien social) est inimaginable ! La voiture non plus n’est pas de tout repos. L’accident guette ! Les routes sont dangereuses, sans compter mon cerveau qui fait des siennes quand je suis au volant. Oui, le monde est violent. Violent de tenir une caisse de supermarché, violent de prendre de l’essence à la pompe… violent d’élaguer un arbre au printemps, violent de monter dans une camionnette de peintre en bâtiment, de poster un coli à la Poste, d’envoyer une lettre à la CAF, de faire cuire un œuf, de laver son t-shirt de 8 jours… Violent de rester sur son canapé des heures à méditer sur une toile d’araignée au plafond ! Se lever à 7 heures du matin, partir au boulot, gagner sa croute, prendre les enfants à la sortie de l’école avant de faire les courses… tout cela est inimaginable pour moi ! Faire du sport, surveiller son alimentation, faire son ménage… toutes ces choses normales dans la vie de tous les jours, je suis bien incapable de les faire. Car tout me pèse ! Je ne souhaite à personne de lire mes pensées… Vous n’imaginez pas les méandres et le chaos auxquels vous vous exposeriez ! Car tout est violent dans mon cerveau. La maladie m’agresse dans sa violence quotidienne, les voix, les cris, les appels d’outre-tombe… Non, je ne souhaite à personne de lire les pensées agressives qui me traversent. Allons, tout le monde est malheureux ! Il n’est pas nécessaire de revendiquer une schizophrénie pour éprouver tous ses symptômes. Car le monde est violent. Et si le soir, je regarde un feuilleton américain à la télévision, une émission d’Arthur sur TF1, ou Camping Paradis sur TMC, je ressens toute la violence du petit écran ! Quoi de plus violent qu’une publicité pour un produit de lessive, pour la dernière Toyota, pour la bouffe du chien ! Nous sommes entourés d’images auxquelles nous ne faisons plus attention, habitués aux crimes, aux meurtres, à la barbarie quotidienne. Et tout me revient en pleine face. Je suis une antenne réceptrice de toute la connerie ambiante. Je capte dans mes filets toutes les pensées inconscientes. J’en ai des milliers. Si un jour je parviens à me libérer de mes angoisses, comment être sûr que tous ces souvenirs me laisseront en paix ? On ne peut pas effacer le passé. Il faut vivre avec les drames internes, les dysfonctionnements psychiques. Parce que le malade apprend de sa souffrance, parce qu’il y tient comme à un trésor, parce que le chemin parcouru est toujours une richesse… il ne faut pas trop médire sur son propre sort ! Car la maladie vous distingue de tous ces robots pensants qui marchent dans les rues avec leurs petits chiens… des donneurs de leçons, des redresseurs de torts ! Ah, les gens normaux, ceux qui ne font pas de mal, ceux qui se croient légitimes… Vous mourrez de leur perversité et de leur bêtise. Moi, malade, eux fondamentalement identiques à eux-mêmes ! Oui, la maladie est un progrès face à la masse informe de la rue. Votre sensibilité fera de vous un apatride, mais vous serez riche d’un millier de trésors. Allons, c’est la société qui est violente. Vous ne faites qu’absorber ses émanations. La violence est partout, dans les journaux, au cinéma, au bureau, dans la rue, au supermarché, à la télévision, sur les routes, dans les stades… Moi je ne suis qu’un pauvre homme. Pas grand-chose… une antenne peut-être. Tout est violent dans ce monde. Et moi, je ne suis pas là.