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Mot à Maux - Page 3

  • Je ne suis pas là

    Tout est violent dans ce monde. Se lever est violent. Se laver est violent. Le répit n’est pas de ce monde. Même les mots vous agressent ! Alors comment résister ? Seuls les rêves vous laissent tranquille ! Dès le matin, c’est la même machine infernale qui se met en route… qui vous prend et ne vous laisse que quelques instants de repos. Alors, quoi… est-ce moi qui suis inadapté à ce monde, ou la société entière qui est violente ? Je n’ai pas de travail. Rien que les courses à Super U me plongent dans des angoisses infernales… Alors même envisager un emploi de magasinier (pour gagner de l’argent ou renouer du lien social) est inimaginable ! La voiture non plus n’est pas de tout repos. L’accident guette ! Les routes sont dangereuses, sans compter mon cerveau qui fait des siennes quand je suis au volant. Oui, le monde est violent. Violent de tenir une caisse de supermarché, violent de prendre de l’essence à la pompe… violent d’élaguer un arbre au printemps, violent de monter dans une camionnette de peintre en bâtiment, de poster un coli à la Poste, d’envoyer une lettre à la CAF, de faire cuire un œuf, de laver son t-shirt de 8 jours… Violent de rester sur son canapé des heures à méditer sur une toile d’araignée au plafond ! Se lever à 7 heures du matin, partir au boulot, gagner sa croute, prendre les enfants à la sortie de l’école avant de faire les courses… tout cela est inimaginable pour moi ! Faire du sport, surveiller son alimentation, faire son ménage… toutes ces choses normales dans la vie de tous les jours, je suis bien incapable de les faire. Car tout me pèse ! Je ne souhaite à personne de lire mes pensées… Vous n’imaginez pas les méandres et le chaos auxquels vous vous exposeriez ! Car tout est violent dans mon cerveau. La maladie m’agresse dans sa violence quotidienne, les voix, les cris, les appels d’outre-tombe… Non, je ne souhaite à personne de lire les pensées agressives qui me traversent. Allons, tout le monde est malheureux ! Il n’est pas nécessaire de revendiquer une schizophrénie pour éprouver tous ses symptômes. Car le monde est violent. Et si le soir, je regarde un feuilleton américain à la télévision, une émission d’Arthur sur TF1, ou Camping Paradis sur TMC, je ressens toute la violence du petit écran ! Quoi de plus violent qu’une publicité pour un produit de lessive, pour la dernière Toyota, pour la bouffe du chien ! Nous sommes entourés d’images auxquelles nous ne faisons plus attention, habitués aux crimes, aux meurtres, à la barbarie quotidienne. Et tout me revient en pleine face. Je suis une antenne réceptrice de toute la connerie ambiante. Je capte dans mes filets toutes les pensées inconscientes. J’en ai des milliers. Si un jour je parviens à me libérer de mes angoisses, comment être sûr que tous ces souvenirs me laisseront en paix ? On ne peut pas effacer le passé. Il faut vivre avec les drames internes, les dysfonctionnements psychiques. Parce que le malade apprend de sa souffrance, parce qu’il y tient comme à un trésor, parce que le chemin parcouru est toujours une richesse… il ne faut pas trop médire sur son propre sort ! Car la maladie vous distingue de tous ces robots pensants qui marchent dans les rues avec leurs petits chiens… des donneurs de leçons, des redresseurs de torts ! Ah, les gens normaux, ceux qui ne font pas de mal, ceux qui se croient légitimes… Vous mourrez de leur perversité et de leur bêtise. Moi, malade, eux fondamentalement identiques à eux-mêmes ! Oui, la maladie est un progrès face à la masse informe de la rue. Votre sensibilité fera de vous un apatride, mais vous serez riche d’un millier de trésors. Allons, c’est la société qui est violente. Vous ne faites qu’absorber ses émanations. La violence est partout, dans les journaux, au cinéma, au bureau, dans la rue, au supermarché, à la télévision, sur les routes, dans les stades… Moi je ne suis qu’un pauvre homme. Pas grand-chose… une antenne peut-être. Tout est violent dans ce monde. Et moi, je ne suis pas là.

  • Le poète est-il dangereux pour la société ?

    Les banderoles dans la rue, les manifestations, tout cela fait la une des journaux. Tout le monde en parle. S’il est bien une chose dont on ne parle pas, c’est de la poésie. Pourquoi d’ailleurs devrait-elle s’inviter sur les plateaux ? La poésie ne fait pas partie de l’actualité. Elle paraît bien pâle, bien inoffensive face aux grenades, aux gaz lacrymogènes. La contestation se fait de plus en plus pressante, alors que la parole révolutionnaire semble discréditée par la violence et l’anarchie des mouvements sociaux. La revendication a-t-elle un avenir dans une société basée sur le profit économique ? Les lois du marché ne sont-elles pas inaliénables, incontournables ? Tout contestataire apparaît comme un ennemi du système capitaliste, toute velléité est écrasée dans l’œuf par la marche des puissants. Renverser le système semble impossible. Aurait-on intérêt d’ailleurs à tout casser ? La colère n’occulte-t-elle pas la raison, la violence n’empêche-t-elle pas le débat ? Le peuple français est en colère. Pour des raisons inconscientes, matérialistes, financières. Je ne sais pas ce que les Français recherchent. J’entends les mouvements, les cris… Ne se détourne-t-on pas de ce que l’on dénonce ? Les politiques voudraient nous faire rentrer dans le rang, pour que les marchés, les transactions continuent ; ne sommes-nous pas aussi tels des moutons ? La complexité de l’économie mondialisée n’interdirait-elle pas le chaos ? Ne faut-il pas tout réorganiser, tout débattre, tout remettre en cause, sans pour autant tout casser ? Le peuple français ne rêve plus. Le peuple a mauvais sommeil. Alors que le poète se noie dans l’idéalisme, tout semble bouclé, obstrué, cadenassé. Toute revendication est assimilée à un désordre, toute velléité fait de vous un ennemi du système. On vous demande toujours de faire plus pour la société, de vous saigner aux quatre veines… Et c’est bien naturel, car vous feriez tout pour votre patrie ! Dans cette mondialisation effrénée, qu’est-ce qui est important ? J’entends des voix. J’entends The Voice le samedi soir sur TF1. Je vois les bateaux que l’on construit à Saint-Nazaire. Je vois ce joueur de football qui gagne des millions d’euros chaque mois et qui se dresse comme un exemple pour la jeunesse. Je vois ces milliardaires sur leur île. Je vois la misère de tant de peuples. Il est naïf, voire enfantin de s’élever contre les désordres de ce monde. La révolte adolescente sert de base à l’âge adulte. « Construire un monde meilleur… » vous y croyez ? Ne faudrait-il pas plutôt se résigner, accepter l’inacceptable ? Oui, chacun mène une effroyable quête. Allons, n’est-il pas ridicule d’être indigné par tout ? N’est-ce pas puéril ? La société ne rit-elle pas face à votre naïveté ? Se détourner du monde, ne vivre que sa propre vie, ne pas entendre les oiseaux de malheur… Allons, vous êtes tombé poète à dix-sept ans ! Il n’est pas question de renoncer à votre combat poétique ! Mais quel est-il ce combat ? N’est-ce pas simplement cette résistance contre la monstruosité, la violence sociale de ce monde ? Ou simplement l’indignation qui vous anime au quotidien ? On pourra méditer sur ce qu’est la poésie aujourd’hui. Elle est personnelle, protéiforme… Elle tend à s’emparer de ce monde, à prendre à bras le corps les questions de société, à rendre compte du quotidien le plus immédiat ou à explorer des dimensions philosophiques. Le poète est chacun de nous. Il n’y a plus d’écoles, plus de courants ! Chacun est libre d’apporter au monde sa propre pierre. C’est proprement avoir les yeux fermés, sans tâcher jamais de les ouvrir, que de vivre sans poésie (pour reprendre la formule de Descartes) ! Et le poète lui-même doit donner l’exemple. Car nous croyons à la poésie qui nous aide à gouverner notre vie. Nous croyons à la parole poétique face aux rouleaux compresseurs de la politique et des économistes. Il n’y aura pas de révolution poétique. Il n’y aura que des hommes et des femmes qui tenteront d’améliorer le quotidien. Dommage pour nous, pour nos idéaux, nos rêves adolescents. Nos revues, nos recueils continueront à être diffusés sous le manteau. Et un jour, on se demandera peut-être : le poète est-il dangereux pour la société ?

  • Les quatre pneus et le warning

    Tournez à droite au feu rouge et garez-vous sur le parking. Laissez votre voiture et entrez dans le grand hall. La nouvelle Citroën est là. Bonjour à l’accueil. La réparation durera toute l’après-midi. On me ramène chez moi gratuitement en attendant de repasser le soir pour récupérer l’automobile. J’en ai eu pour 70 euros, mais il faudra revenir au garage pour changer les quatre pneus abîmés par l’hiver, lustrer les phares et réparer le warning. Comptez 500 euros pour l’opération. De toute façon, ça ne passerait pas au contrôle technique prévu en février. Je n’ai pas beaucoup roulé : 1000 kilomètres en deux ans. La vidange d’huile est effectuée, les filtres changés… Ma C1 roule bien depuis douze ans. J’avais cassé une R11 sur la route, rupture de courroie… irréparable ! La Renault a fini à la casse. J’ai trouvé cette citadine d’occasion chez le garagiste. Ca roule bien, pas trop vite. Lors de mon premier passage à l’examen de conduite, j’ai manqué de percuter de plein fouet un camion qui passait en sens inverse. Un bel accident évité de justesse… On m’avait demandé de mettre le désembuage … j’ai quitté la route des yeux quelques secondes avant de me rétablir sur ma trajectoire ! Donc, faites attention si vous me croisez ! J’ai une C1 bleue, avec une chaussure de foot au rétroviseur ! Pas d’accident depuis vingt ans que je roule, c’est dire si vous êtes prudents ! Monsieur, votre voiture sera disponible demain matin. Ah, ben voilà qu’il va falloir que je me lève avant midi ! La poisse ! Mais les mécaniciens sont bien courageux, eux. Ils embauchent à huit heures et demie et finissent à dix-huit heures. J’admire leur courage. Je suis admiratif de leur capacité à réparer ma voiture. Moi, je ne mettrais pas les mains dans le moteur… J’aurais peur de mal faire et de saboter inconsciemment la voiture, que le propriétaire me rattrape et me plante un couteau sous la gorge. Allons, ça se passe bien en général et il n’y a pas plus de meurtres chez le garagiste que chez le médecin. Chez Citroën aussi, il y a des médecins qui réparent les carrosseries, c’est tout pareil ! Et les études, c’est kif- kif ! J’ai un respect immense pour ceux qui travaillent dur pour gagner leur pain ! Ceux qui font des travaux ingrats… On parle de pénibilité, et c’est vrai : tout le monde n’est pas derrière un bureau ou un guichet ! De toute façon, il en faudra de plus en plus de mécaniciens, vu le nombre de voitures qui circulent ! Il faudra toujours plus de courage et de sueur. C’est gens-là bâtissent le monde et façonnent la société. Les travaux publics, les transports, l’agriculture, combien de métiers pénibles encore ? On n’imagine pas tout le courage qu’il faut pour faire un tas de boulots ! Et moi, j’aurai toujours besoin de quelqu’un pour réparer ma voiture ! Egoïstement, je soutiens les travailleurs. J’applaudis ceux qui se lèvent tôt. C’est pas avec mon AAH que je vais devenir rentier et me retirer du monde dans une île des Seychelles. J’aurai toujours besoin qu’on vienne réparer mon lavabo, ma télé, mon frigo… J’aurai toujours besoin d’une voiture pour aller faire les courses et poster mes revues à la Poste avant 15 heures 30. Quoi qu’il en soit, avec mon AHH, je suis privilégié. Je ne fous rien de mes journées. Pas de travail évidemment ! Pas d’impôts à payer ! Eh ben dis donc, t’en fais une grosse feignasse ! Oh, vous savez, on est tous un peu feignant… On ne travaille pas tous, dans les trains, les avions, les camions, les chantiers, les usines ou les supermarchés ! On croit que les choses se font comme ça, en claquant des doigts. Mais il y a tellement de défis à relever pour ceux qui font marcher le pays ! Moi, j’avoue que mon pas est bancal… Je ne produis pas, je ne cotise pas, je ne sers à rien. Je fais partie de cette population désorientée et désœuvrée. On ne m’a pas dit, on ne m’a pas montré le bon chemin. Je me suis usé sur des murs infranchissables. J’ai fait des boulots innommables. Oui, je suis privilégié. Français, blanc, tout en moi respire le terroir, l’identité nationale. Mais je ne sais pas réparer les voitures. Oh, j’ai d’autres qualités, mais je ne sais pas bricoler les moteurs. Nul n’est parfait. Alors, avec un respect immense, j’ai récupéré ma voiture ce matin. Et je prévois de la retourner la semaine prochaine. Au revoir au monsieur en bleu de travail. Merci à la dame à l’accueil. J’ai payé mais je suis content. Satisfaction, ma voiture est repartie pour une longue route ! Tournez à gauche au rond point. Puis foncez tout droit sur la route de campagne. Le soleil est radieux, le beau temps est revenu. Je rentre chez moi, cuire le beefsteak de midi. J’ai fait les courses. Je suis heureux. J’ai l’impression d’avoir une place dans la société. Ce sera toujours la lutte des travailleurs. Quand la poésie gouvernera-t-elle le monde ?