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21/06/2006

Un visiteur attentif

Venir à un salon permet de faire des rencontres inédites. A marcher dans la rue, nous sommes tous anonymes, nous nous croisons sans un regard, une parole, nous regardons le visage, les habits, afin de percer si untel ou untel est sociable, rebelle, irresponsable. Nous regardons les vitrines en se disant : "n'importe quoi", "tiens, je vais entrer là" ou "c'est trop cher"... Nous portons à la fois un regard critique et un regard halluciné, hypnotisé, nous cédons à l'appel des anges. Plusieurs niveaux de conscience se superposent. Savoir se mettre "hors", "au-delà", "au-dessus" c'est se libérer de l'hallucination collective, ne plus être ébloui par le chic, le luxe, le confort dans toutes ses dimensions. C'est se mettre "à part" aussi. Savoir adopter une attitude critique est le début de toute sagesse, le commencement d'un chemin qui porte à l'illumination. Nos rues ont beau être éclairées... quelle différence avec les chemins sombres qui les traversent ? Il faut s'arrêter, s'interroger, se convaincre à entrer pour connaître un épisode qui, c'est sûr, marquera la journée. Un homme de 68 ans et sa femme se sont donc arrêtés à ma table, intrigués pas le titre : "Mot à Maux". « - Les immeubles font bouger la terre », me dit-il. « Je ne sais pas si c'est le cas, mais la terre, elle, les fait bien bouger ». S'en ensuit une conversation à propos des difficultés de notre temps. « - L'homme a détruit, en un siècle, quatre milliards d'années d'évolution. » Là, je bondis en disant : « Oui ! Et que voulez-vous faire ? Les gens ne se posent pas de questions, ils vivent presque sur une autre planète ! Ils sont perdus dans leurs I pods, leurs Windows multimédias, leur confort tout relatif. C'est le train-train quotidien, on ne peut pas arrêter la machine humaine. »  « - Bah, bah, bah », me dit l'homme. « - Nous n'avions à l'époque que quelques fruits, deux chaussures et quelques vêtements... » La misère continue elle-aussi aux quatre coins du monde, nous sommes de plus en plus riches, dépassés, débordés par toutes les choses que nous pouvons acquérir. « - L'homme va mal, très mal. » Et que voulez-vous faire ? « Moi, j'ai la poésie. On ne peut pas nous enlever ça, sinon on nous enlève notre âme. » Silence. La salle peu à peu se réveille. Des paroles murmurées, des discussions. Les visages s'éclairent. Les mouvements reprennent. « - Bon, on va y aller. Au revoir. » Voilà, c'est fait. Un des premiers visiteurs. Un visiteur qui reprend son chemin dans la rue, qui s'efface, anonyme. Je range un peu le tas de revues. J'allume une cigarette sur le trottoir. Tout à l'heure, à la pose, j'irai moi-aussi me dissoudre dans le marasme de la rue. Moi aussi je prendrai le chemin, je suivrai le pas des voyageurs. En passant par l'église, je jetterai quelques regards attentifs vers les vitraux qui éclaireront mon chemin.

17:51 Publié dans La vie des mots | Lien permanent