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La vie des mots

  • Des méthodes de voyous

    Mon premier manuscrit a été accepté avec tous les éloges en 1996. On m’a assuré que j’étais bien « poète » dès le premier entretien, début d’une séduction qui s’est traduite par des lettres brèves et des coups de téléphone. J’étais personnellement très fragile à cette période, et mon manuscrit comptait énormément, ce qui peut expliquer pourquoi j’ai mordu à l’hameçon jusqu’en mai 2000.

    Le contrat de cet éditeur consistait en une souscription. La mienne s’élevait à 7050 francs. J’ai effectué des démarches autour de moi, la somme versée a été de 1350 francs de la part de mes proches. « Vous nous faites parvenir (…) les souscriptions déjà reçues ainsi qu’un versement de mille francs. Cela nous permettra de réaliser la mise en page qui interviendra assez rapidement », m’a écrit l’éditeur le 7 janvier 2000. J’ai versé un chèque de 1500 francs le 27 janvier de la même année. J’avais des doutes personnels sur mon manuscrit et sur ces pratiques, sans parvenir à me défaire de l’engrenage. Dès juin 1997, l’éditeur m’écrivait : « Une rencontre me semble s’imposer (…) En effet, je crois sentir, deviner chez vous, ce mouvement double qui va de la foi au rejet et qui touche au principe même de la publication (…) peut-être trouverai-je les mots pour vous faire basculer, de façon décisive, dans la foi. En effet, trop tarder pourrait se révéler être dans votre cas un mal pour un bien. » Les doutes ont persisté chez moi assez tard. Je reproche à l’éditeur d’avoir exploité chez moi une faiblesse et d’avoir instauré un système opaque de séduction dont le but n’était que le paiement de ma part de différentes prestations. Ainsi, m’écrivait-il en mai 2000 : « Il n’est pas possible de refaire la mise en page de votre livre sans être facturé (comme cela a déjà été le cas la dernière fois) par l’imprimeur. (…) L’imprimeur nous demande un supplément de 600 francs H.T. pour reprendre la mise en page. Acceptez-vous de devoir régler ce supplément ? Appelez-moi vite. A bientôt, cordialement. » C’est ainsi que je cessai tout contact. Les chèques envoyés pour la souscription ont tous été encaissés. Je garde une impression papier du projet du recueil, comportant des annotations de l’éditeur, signée par lui au 27 février 2000, où sur la première page est inscrit au crayon : « N’oubliez-pas les souscriptions ».

    Mais le pire réside peut-être dans le contrat lui-même dont je n’ai pas su déceler à temps la nocivité.

    Extraits :

    Ventes « L’auteur fait acheter par souscription 50 exemplaires de tête ou/et 14 exemplaires ordinaires selon le prix de revient du livre. L’auteur reçoit - de la part des éditeurs dont le but est de faire lire la poésie et de faire connaître les poètes – 10 livres de poètes (…).  L’auteur bénéficie d’une mise en vitrine de son livre ainsi que de la possibilité d’une signature lors de sa parution : les ventes en signature, faites sur le stock personnel des éditeurs, seront partagés moitié moitié entre les deux parties.»

    « L’auteur peut acheter tout ou partie de la souscription. Dans ce cas, il verse (…) 7050 francs (français).  Les ventes, au jour de parution et signature comprise s’il y a lieu, lui reviennent intégralement jusqu’à la concurrence de la somme susdite (au-delà, moitié moitié). »

    Gestion des exemplaires restants : « L’auteur reçoit 5 exemplaires de tête, 15 exemplaires ordinaires. L’auteur reconnaît que les autres livres reviennent en totalité et intégralement aux éditeurs. Une remise de 50% sur le prix de vente sera faite à l’auteur pour tout rachat d’exemplaires. »

    Service de presse : « Les éditeurs assurent un service de presse selon la liste annexée au contrat. Il est vivement conseillé à l’auteur, par un engagement personnel, d’étendre l’effort d’information des éditeurs. »

     

    Le chiffre du tirage était prévu dans le contrat : « 350 exemplaires ordinaires à 70 francs l’unité et 55/60 exemplaires de tête à 120 francs l’unité. »

    Mon ouvrage pouvait ainsi remporter potentiellement 31 700 francs, garantissant à l’éditeur un bon magot. Grâce à la souscription, il aurait été très rentable de vendre mon recueil selon des conditions assez floues dans le contrat. C’est ce système opaque d’offres et d’obligations approximatives, renforcé par une démarche offensive basée sur la demande répétée de souscriptions qu’il s’agirait de dénoncer. Le contrat, la démarche est une succession d’ajustements, de chèques encaissés de façon opaque, de petits procédés visant toujours au versement d’argent alors que rien dès le départ n’avait été défini, d’abord sur le manuscrit puis sur la mise en page. Mon recueil a été jugé hâtivement et je doute qu’il l’ait été pour ses qualités littéraires. Je dénonce une séduction, une utilisation de ma faiblesse à cette époque et c’est bien ce qui me peine le plus. Que des centaines d’auteurs aient succombé aux procédés de cet éditeur est une chose, mais je doute comme il l’affirmait au téléphone que je sois le seul à avoir perdu de l’argent, lui-même affirmant par ailleurs fonctionner avec un compte d’éditeur. Un chèque, ce n’est pas grand-chose, mais l’exploitation de la détresse est quelque chose de bien plus grave.

    Ai-je été le seul à vivre cette mésaventure ? Ai-je rêvé cette épreuve ? Quelle est la véritable teneur de ce contrat flou et opaque ? A quoi l’auteur est-il véritablement engagé ?

    Combien les auteurs ont-ils vendu de livres ? Quelles sommes d’argent ont-ils dépensées pour leur publication ? Quelle rémunération ont-ils obtenue pour l’ensemble de leur publication ? Je ne veux pas régler des comptes personnels. Cela restera pour moi une aventure douloureuse mais surtout un grand questionnement. Ai-je fait là une mauvaise rencontre ? Puis-je tourner la page ? Pourrai-je un jour remercier les personnes qui m’ont fait confiance ? Il peut arriver de rater une publication, cela tient à la jeunesse, à l’empressement. J’ai pour moi l’intuition désagréable d’être tombé dans un panier à crabes. Chacun pourra rendre son avis, s’interroger sur la question. La poésie est un talent mais aussi un travail. Elle ne peut être jugée hâtivement par des vendeurs de papier. Elle réclame un véritable examen de la part d’un éditeur. Car c’est une aventure personnelle chargée de sens. Que chacun apporte sa lumière. C’est tout ce que je souhaite et je puis désirer.

    En vous remerciant pour votre attention.

    Daniel Brochard

  • Un virus à Manhattan

    Je prévoyais ce voyage depuis un an, le coronavirus récent remet tout en question. J’avais réservé l’hôtel et les billets d’avion, et aujourd’hui la nouvelle est tombée : le Président Trump interdit aux européens de mettre le pied sur le territoire des Etats-Unis pour une durée de 30 jours. Je devais partir par avion le 29 avril à destination de New York. Rien n’est pour le moment annulé, mais mon voyage de 42 jours risque de tourner court si la situation du Covid-19 ne s’arrange pas substantiellement. Je risque d’être refoulé à la frontière ou de tomber malade là-bas, vous imaginez les vacances ! Soyons philosophe, rien n’est plus important que la santé. Dans ma petite ville de Vendée, le virus n’a pas touché la population, mais comment prévoir l’évolution de la pandémie dans un mois, dans un an… Faudra-t-il rester en quarantaine comme en Italie ? On nous dit que non, la France a les meilleurs hôpitaux, de gros moyens pour faire face à la maladie. Le monde est petit, les saletés voyagent vite sur la planète ! Un trajet en avion, et voilà que tout le monde est contaminé ! Il paraît que la pollution s’est considérablement améliorée à Pékin suite aux fermetures d’usines et à la baisse du transport automobile ! Comme quoi la solution au réchauffement climatique passe par l’arrêt de la production mondiale ! Restez chez vous au lieu d’aller bosser… C’est bon pour la planète et vous resterez en bonne santé ! Ah, oui… rester au chaud devant la télé à regarder Cyril Hanouna et à frémir de peur devant la fièvre qui monte au peu partout… C’est comme un bon vieux film d’anticipation américain… Mais il faudra bien un jour arrêter de polluer, de réchauffer la planète et penser à utiliser ses deux jambes. Et un jour les avions eux-mêmes devront rester au sol ! Pour l’instant on profite de nos voyages. Et se dire que le monde pourrait tourner autrement… Verrai-je New York en ce joli mois de mai ? Ou devrai-je annuler mon hôtel et mes billets d’avion ? La décision se prendra dans un mois, à l’expiration du décret du Président Trump. En attendant n’hésitez pas à m’envoyer vos poèmes pour le prochain Mot à Maux. Le numéro 12 de mars est à l’impression. Le suivant sera-t-il pour juin ou pour septembre ? Quand pourrai-je partir aux Etats-Unis ? Beaucoup d’incertitudes, mais ma volonté reste intacte de faire vivre Mot à Maux. La poésie est un virus inoffensif et les revues ne transmettent pas les maladies. A l’heure où il fait bon rester chez soi, prenez du temps pour la poésie. Elle vous le rendra quand il s’agira de passer au bilan de santé. Prenez soin de vous. Et restez alertes, le virus est sournois.

  • Devant la vitrine de la librairie

    Au tout début du poème, il y a forcément une chambre de bonne au cinquième étage d’un immeuble. Là, se cache un travailleur précaire, un étudiant, un chômeur. Son loyer payé par la CAF, il va de magasins en jardins publics, vit de peu, mange à sa faim, sort parfois pour aller au cinéma ou prendre un verre tout seul au café. Ce qui le distingue ? Qu’y a-t-il derrière son regard livide, son blouson troué ? L’homme se dit poète mais tout le monde l’ignore, il fait plutôt figure de pauvre damné, quelqu’un de pas très fréquentable, d’assez commun en somme. Sa chambre est toute petite. Il a cessé d’aller à la Faculté, il préfère déambuler dans les rues, écumer les librairies du centre ville. Depuis peu il achète des livres qu’il pose sur les étagères de sa bibliothèque dans ses neuf mètres carrés. Ce qu’il écrit n’est pas forcément mauvais. C’est juste qu’il faille se faire un trou, un nom pour être un peu connu ! Il rêve de belles pages le long des golfes clairs, d’un ailleurs immédiat qui le sorte de sa banalité. Il rêve d’un bel écrin pour ses poèmes. Il voudrait remédier à l’injustice. Il compte sur tel ou tel éditeur qu’il a connu à travers ses lectures. Il rêve de son nom en haut de l’affiche. Il a conscience qu’il faille travailler, et il transpire dans sa chambre, à grosses gouttes sur son papier. Il y a forcément un génie là-dessous, il faut juste le révéler, faire éclore son talent. Ca commence comme ça peut, dans l’improvisation, dans la maladresse. Un éditeur rencontré sur un salon… Un premier recueil, un deuxième… Une revue, l’ébauche d’un site Internet, un nouveau manuscrit. Il rêvait depuis son enfance de finir dans un recueil. La réalité n’était pas aussi belle que ses rêves. Tout cela semblait difficile. Combien d’années avant de s’engager sur la bonne route ? Quelle était la recette de la réussite ? De son ordinateur à la maison d’édition, il y avait tout un cheminement, des obstacles, des remises en cause. C’était quoi l’écriture finalement ? Ca sortait d’où ? Ca devait aller où ? Il y avait ces revues qu’il commençait à connaître à droite, à gauche. Des poèmes envoyés, publiés. L’éditeur était gentil. Sa revue démarrait. Il fallait l’encourager, lui donner des textes. C’était un jeune homme, comme moi. Je l’ai suivi à travers les années… Il a même réussi à durer plusieurs numéros et les gens y étaient bien dans sa revue, je crois. Il s’était lancé dans l’aventure avec la naïveté des débuts et la force du travail. C’était une naissance, un cheminement. Publier les textes des autres, s’enrichir de leur parole ! Alors, les gens verraient qu’il n’était pas un ringard ! Après plusieurs numéros, les difficultés financières sont apparues. Vendre un livre n’était pas évident pour un inconnu des circuits traditionnels. C’était une micro revue, un confetti pour un libraire. Quel avenir a-t-on quand on est seul ? Malgré tout, la revue a perduré un peu avant de cesser puis de reprendre. Des poèmes arrivaient régulièrement. Il y avait de quoi faire un bon travail. Le revuiste apprenait au fil du temps, grâce au travail et à la rencontre d’autres revues. Un lien amical s’était noué entre les protagonistes, comme une famille, une patrie. Aujourd’hui je crois que la revue fonctionne bien. Elle a apporté à son directeur de la stabilité, de la reconnaissance et un épanouissement personnel. Parti de rien, parce qu’il n’était rien, il a réussi à prendre la parole. Les rencontres l’ont enrichi. Lire, côtoyer des poètes lui a donné une certaine légitimité. La société ne vous laisse-t-elle pas sur le carreau sans vous tendre les bras ? Ecrire, éditer, n’est-ce pas un privilège de quelques-uns ? Je fais le pari que la parole appartient à chacun. Il faut créer, faire vivre les structures que sont les revues. Car le monde nous appartient. Une petite revue peut prendre tant d’espace dans une vie. C’est aussi beau que de rencontrer un ami, d’avoir un fils ! De la librairie à la bibliothèque, le chemin se fait naturellement. L’isolement du poète n’est pas une fatalité. Le poète peut construire son propre monde. Il suffit qu’il lève les yeux un jour et qu’il calque ses rêves sur le souffle des nuages. Alors, continuer à alimenter la machine pour qu’elle ne tombe pas en panne. Soutenir les revues. Les lire. Il faut que les rêves s’invitent dans ce monde. Moi, je rêve de poésie. Seul dans ma chambre de bonne, je me suis créé un millier d’amis. Il y avait moi devant la vitrine de la librairie. Et tous ces auteurs que je voulais faire entrer dans ma vie. Je suis devenu l’un d’entre eux. Et c’est le miracle de la poésie !