12/10/2006
"Lexique d’anthropoclastie", Eric Dejaeger
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L'anthropoplastie, selon le dictionnaire Larousse, est la « reconstitution des formes anatomiques d'espèces disparues, à partir d'éléments des squelettes ». C'est peut-être ce que l'on fera de nous, si on continue à faire nos conneries. Quant à l'anthropoclastie, je vous invite à aller voir la définition dans le lexique d'Eric Dejaeger qui vient de paraître chez Gros Textes. Vous y apprendrez en même temps les véritables définitions de nombreux mots et une nouvelle langue basée sur l'humour noir, la dérision et sur une bonne dose d'intelligence et de bon sens. Ce lexique mériterait d'être Best-Seller à l'approche de Noël, malheureusement nous pouvons supposer qu'il n'en sera rien. Dommage. Si Dejaeger use d'une langue merveilleusement nouvelle, l'auteur n'est pas tendre pour ses frères humains, ce qui est bien normal, et définit la naissance comme le « point de départ de tous les problèmes, dont la connerie ». Tout le monde en prend pour son grade, y compris le défunt Jean-Paul d'Oeufs... ne pas rire à la lecture pourrait trahir un fort moment de dépression proche de son état fatal... hâtez-vous d'avaler une bonne dose de médicaments, ou relisez le recueil dans les dimensions que vous aurez négligées. D'ailleurs, on peut sauter comme un mouton entre les pages en mangeant des bonbons Haribo ou en se grattant le nez ; toutes les idées les plus folles sont susceptibles d'être réalisées, y compris écraser un insecte entre ses doigts ou hurler « bande de cons » à la fenêtre. Bref, Dejaeger nous invite à péter les plombs une bonne fois pour toutes : tu paieras l'entrée dans ce monde à sa sortie en insultant le Sauveur, Dieu le « brigadier-chef d'un grand guignol ». Certains thèmes sont bien de notre temps, comme l'écologie : « science qui vise stupidement à vouloir nous faire durer » alors que l'ozone est définie comme un « élément gazeux qui entoure des trous ». Les nouvelles techniques ne sont jamais absentes, comme l'imprimante désignée comme un « moine copiste mécanisé [qui] prend par le haut, pas par derrière ». Les anglicismes se dégustent au ralenti, comme le mot fan-club : « association de débiles à la gloire d'un faquin imbu qui n'en a rien à cirer » et photo-finish : « enregistrement qui permet de déterminer lequel des sportifs a pris la meilleure dope ». Dejaeger interroge ainsi notre quotidien et notre condition d'êtres post-modernes et tire à boulets rouges sur nos dérives, sur le racisme, la bêtise, la cécité du plus grand nombre. Si l'Histoire est désignée comme le « compte-rendu de toute la connerie de l'humanité depuis que l'homme écrit » et si le cadavre est la « forme la plus sympathique du con », si Dejaeger nous gratte jusqu'à nous faire mourir de rire, s'il bouscule notre vision erronée des choses dans une dérision implacable de nous-mêmes, c'est qu'il est grand temps pour nous d'apprendre un autre dictionnaire, celui qui serait le plus à même de générer notre énergie et qui nous ferait entrer dans un autre monde. Précipitez-vous sur le « Lexique d'anthropoclastie » d'Eric Dejaeger qui démontre son multiple talent d'homme debout et d'auteur !
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02/10/2006
"Estuaires", Eric Dubois
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« Estuaires » d'Eric Dubois pourrait être un voyage de l'âme dans le temps. La possibilité est là, pour le lecteur, de suivre un cheminement à travers des poèmes d'une grande densité, qui s'attachent à divers moments de la vie autour d'un questionnement sur le Moi : « jusqu'à l'extinction du Moi / s'élève une autre idée de soi ». Ce voyage peut être celui de la vie, puisqu'il s'agit de se confronter aux limites, de se surpasser : « Qu'est-ce qui me retient d'aller plus loin ? » A chaque instant se ressent la volonté de franchir un seuil, d'aller au-delà de soi. N'est-ce pas une recherche profonde de ce qui se joue en soi, au sein du langage ? Cette poésie est en quête de sens ! Une quête qui concerne la vie même et la faculté de chacun à être. La réponse est-elle dans le poème ou ailleurs dans l'univers ? Eric Dubois en explore toutes les dimensions, tel un savant attaché à son expérience : « Comme un mot peut emplir l'univers / dire toujours le recommencement ». Ce chemin se fait pas à pas, la sensation étant glanée en route dans des formules lapidaires et infiniment expressives : « Bois l'hiver bois la nuit / mange la cendre » ou bien « Ecris dans l'être : plonge ! / Plonge dans l'être : écris ! » Le but n'est-il pas cet « accomplissement de l'être » dans ses multiples dimensions ? Le désir du poète dans « Estuaires » ne serait alors autre que de découvrir la vraie vie. Plusieurs poèmes ont chacun le nom d'un mois, depuis octobre jusqu'à avril, et témoignent de cette concision et de cette recherche de la langue. Cette vérité appartient au poète qui sait traquer dans son laboratoire tous les phénomènes qui la composent : « Le ciel seul juge / témoin et refuge ». Dans cet absurde incarné, il convient de « créer des liens / un réseau » afin de libérer le langage : « La pensée alors est comme un fil de soie / comme un pont sur la mémoire / dont nous sommes survivants ». Si à « chaque jour sa charge de poésie » c'est bien qu'il s'agit là de l'ultime outil du savant. N'être que ce que l'on est et rien d'autre : « il faut savoir / rester anonyme » ou encore : « Passer à travers les regards / éviter les miroirs ». Il y a là cette intuition que la réponse aux questions essentielles appartient au savant, au poète, à chacun : aux « Géomètres du monde » qui tentent d'éclipser l'absurde, de donner sens à cet absurde. « Alors il sera permis l'impossible » ou la promesse que les réponses, un jour, appartiendront à chacun. N'est-ce pas là notre espoir secret ? N'est-ce pas ce qui nous donne l'énergie de combattre le malheur et de désirer pour soi et pour les autres un âge d'or, dépourvu des ténèbres de l'Histoire humaine ? « Estuaires » d'Eric Dubois est une ballade sur les flots qui bercent le Moi, un voyage à travers notre destinée d'êtres ; les deux se rejoignent dans un Tout commun qui est celui de la poésie.
"Estuaires", Eric Dubois. Editions Hélices Poésie. 9 euros.
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28/08/2006
L'O.S. des Lettres, Jean-Pierre Lesieur
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Ça y est, la fin du monde est prévue dans dix minutes ! Ouf, ah ben alors, je vais pouvoir souffler un grand coup !
Mais non, je blague, je suis toujours là, assis à mon clavier d'ordinateur, je commence même à apprendre les touches par cœur.
Fait les courses, passé devant la parfumerie (ça pue), devant le pressing (il est toujours là), entré chez le marchand de tabac... Pris sur la table du salon l'O.S. des Lettres de Jean-Pierre Lesieur.
Ce bouquin est extra. Une vraie perle de poésie. L'O.S. des Lettres, « C'EST LE POÈTE !!! », un gars occupé à son fourneau, qui ne rêve que d'embrasser la secrétaire de son patron, et dont les idées sont dangereuses. Un constat : « Jamais le poète n'a pouvoir de décision. On se demanderait bien d'ailleurs sur quoi. (...) On lui colle un vague droit à la participation, à l'actionnariat volontaire ou non, pour tenter de réformiser la poésie à l'école... » Bref, le poète est à la société ce que le fromage blanc est à une usine de retraitement de déchets nucléaires. Pas grand chose. Lui, puni par Dieu qui le rend responsable du péché originel. Lesieur avertit : « J'ai un froc qui traîne dans les orties de vos messes, / Un missel d'églantine qui me sert aussi de verre à rosé pour lamper le pétrole de vos conneries. » et aussi : « Je ne me prends pas au sérieux, ceux qui me connaissent le savent bien, les autres, il faut aller leur dire. » La langue de Lesieur fait du bien, lape et mord dans toutes les directions. La machine à utopies ne va pas bien, le poète et son langage sont aussi éloignés de l'Eden que le sont les punaises et les cafards. Lesieur supplie : « Je rampe. Je plisse dans la reptation. Je quémande. J'aumône. Je lime la carpette. Je varlope le plancher. J'étale. J'étends. J'allonge ma silhouette. Je glisse entre le papier peint et le mur sans le décoller. Je serpente. Je passe muraille. » Le poète GUEULE, c'est son boulot : « Ras le bol / Ras le fait-tout / Ras le caquelon / Ras la marmite norvégienne / Ras le verre... » Paradoxalement à ce qu'il revendique, son message se perd dans le marasme du quotidien, il a beau tourner sa langue dans tous les sens, affronter NARCISSE, rencontrer l'AUTRE, ce sont alors « de longues diatribes sur la créativité et il y a péril en la demeure. » Qui et quoi peut donc sauver le poète, de lui, des autres ? Et comme pour tout le reste, il faut : « La charité, mon bon monsieur, pour des poèmes qui ont faim ! » Le poète est celui dont l'activité n'est pas cotée à la Bourse, dont le message n'est pas marchand et pourtant sa seule richesse. Aussi pour se consoler, participe-t-il à « La foire aux poètes » un exutoire qu'on lui propose, quelques miettes qu'il avale et pour lesquels les convives se dévorent entre eux. Le constat n'est pas tout rose. Il en ressort que « La foule anodine s'écart[e], inquiète devant tant de misère et de délabrement, des haussements d'épaules saccad[ent] les sourires. » Jusqu'à ce que quelqu'un crie « AU FEU ! » Oui, le poète aujourd'hui est « A VENDRE » ! Lui dont le travail fut réduit en cendres et qui n'appartient plus aujourd'hui qu'à une résistance. « ICI ON BRADE » car les tentatives de séduction ont échoué.
L'O.S. des Lettres travaille au Parnasse. Lesieur dit : « Des oboles de grêle m'autorisent à crever / Sur des places publiques où dansent / Les guillotines lentes des bourreaux évolués. » Lui qui s' « époumone » et crie dans le désert. N'est-ce pas là que la société ne tolère plus que le silence, les voix s'élevant ne découvrant que la mauvaise conscience à l'intransigeance renforcée par un horizon de plus en plus éteint. Le poète brûle sa flamme dans les ténèbres, hurle des « Verbes impossibles » quand tout autour de lui se délie et perd sa signification : « J'alunis. / J'amarsis. / J'avenusis les deux mains dans le soutien-gorge d'une fusée. / J'ajupiteris dans une galaxie pas encore découverte », crie Lesieur ! Histoires d'absurde, de neurones mal connectés, d'incompréhension. Lui qui travaille le langage, le moud, le polit : « J'écris : / Un rossignol sur une branche et j'attends / Qu'il s'envole. / Comme tous ceux qui n'ont pas d'ailes / J'agite les bras / En pure perte », dit-il. Fin absurde d'une allumette qui a perdu son frottoir et qui ne s'allume pas alors que tout autour le désire ! Le poète dit : « Et la boîte. N'est-elle pas sous votre sac, dans votre sac, dans votre tête ? avec un frottoir humide. » Et l'O.S. de dire : « Je lui tiens un sein, une fesse, la taille, la poitrine. Je la tiens, Je la possède... PASSE-MOI L'ALLUMETTE...POÈTE. »
Et le Chœur de dire : « - Les poètes et les O.S. sont les maîtres de la ville. Un violent concert de mots heurte les cheminées. Les girouettes s'affolent. On va voir ce qu'on va voir. »
Je ne conseillerai pas assez au lecteur de découvrir et de dévorer l'O.S. des Lettres de Jean-Pierre Lesieur, pas parce que Lesieur est un poète accompli dont le travail de revuiste est reconnu de tous, mais parce que cette écriture fine et pertinente traite des problèmes actuels auxquels est confrontée la poésie. Une réflexion indispensable et convaincante qui a le mérite d'éviter tous les lieux communs, l'ouvrier spécialisé que décrit Lesieur fait partie de nous, il est chacun de nous.
L'O.S. des Lettres, Jean-Pierre Lesieur, éd. Gros textes, 6 euros.
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04/08/2006
"Toutes têtes hautes", Hervé Martin
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Tout lecteur devrait s'effacer devant un auteur. Un recueil dépasse même celui qui l'écrit car il traite le plus souvent de choses ineffables et universelles dont les sentiments provoquent une alchimie énigmatique. J'essaie personnellement à chaque fois, de trouver un sens caché à un poème, j'ai le souci de traquer le non-dit, le latent, un texte me parle lorsqu'il arrive à créer une communion d'esprit qui dépasse les simples personnes. Lire un recueil de poèmes permet de fixer un moment l'attention sur des choses qui nous échappent dans la vie ordinaire, ensuite, on se sent un peu différent, un peu moins bridé par les ornières de la vie et de soi. On peut se pencher sur des choses essentielles, se donner aux mystères de la vie. Je suis convaincu que la poésie peut accompagner la vie mais en aucun cas se substituer à elle. Tout comme la vie sans poésie ne mérite pas d'être vécue. Il y a peut-être un équilibre à trouver car nous sommes des êtres assoiffés de sens et désireux d'éternité. Et tout cela se fond dans l'architecture de l'univers.
C'est une des richesses de la poésie que de pouvoir être proposée à tout moment et d'entrer ainsi au service du lecteur. Un texte existe en lui-même, ce que nous en faisons n'est qu'une interprétation personnelle. ( Pour connaître réellement une chose, il faut faire abstraction de sa propre subjectivité, ne contempler que la chose nue. Un exercice quasi impossible. )
Hervé Martin s'est exprimé sur la publication de « Toutes têtes hautes » et sa revue « Incertain regard » dans un entretien avec Francopolis. Une partie non incluse dans le recueil est parue dans Mot à Maux n°5.
Le recueil s'ouvre sur « Exil » : « Je viens du soir la contrée / de ma vie où l'ombre / jetée couvre au-dessus / une plaie qui s'enivre ». La fuite inexorable et subie se traduit par une recherche de l'origine, c'est l'éternel retour : « et retrouver au soir un gîte. » Le poète est un « émissaire » qui vient reprendre un bien « qui réchauffe l'épaule / pour tous dos courbés / toutes têtes hautes. »
Les renvois incessants de la réalité à la poésie et vice versa sont conjugués dans « l'ordinaire » des jours et des nuits où tout acte est présence. Le poète traque l'aura de chaque chose et se fait analyste de soi au plus près des mots. Ainsi la partie « Auxiliaires Etre » où l'on peut lire : « Des reflets en ces lieux / te contraignent / et tu erres à ton tour / avec ce visage d'avant. » et « Tu marches au ciel trébuches / et rognes / sur tes vœux / la part de la lumière. »
Le poète est « comme un géomètre » amené à « toiser la profondeur / l'Entaille / cette griffure Enfance / insatiable. » Dans « Taire » (dédié à sa mère) le poète se fait son propre miroir, avance plus encore en avant sur le terrain de sa connaissance. On peut lire : « Aux murmures les paroles / se blessent Pages / encornées du calendrier. » puis « Les pas s'agitent / en tout sens les mots / resurgissent en désordre / Hier réhabité. » et « Les mots ne peuvent rien / l'absence est simple / à notre peine / communs les jours / au loin s'effondrent ».
C'est la symphonie de l'humain qui s'enclenche afin de « Convoquer tous les rêves / ces merveilleux oiseaux / qui s'affolent dans l'air. » Le mot d'ordre « connais-toi toi-même » est en marche dans chaque poème. La genèse de l'écriture rejoint celle de la vie dans toutes les dimensions de l'être.
La section « Métier » est un vrai régal, l'écriture de Hervé Martin y est totalement ouverte et fonctionne magnifiquement. Enfin, « Intempéries » oscille entre éclaircies et éclipses : « Présence ta voix effacée nous revient » et culmine avec « Nous scrutons le silence / et le fond du jardin la rue / au moindre bruit s'éveille Ombres lentes / passages d'inconnus l'enveloppe de l'absence. »
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02/07/2006
"Aux arbres penchés", Emeric de Monteynard
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L'écriture poétique correspond certainement à un temps de la vie, à un âge dans lequel l'esprit se trouve. La poésie est une clef afin de sublimer ce qui est en soi. Quelque chose d'essentiel se produit alors qui dépasse l'être. Aucun mot ne peut être étranger à la poésie. Elle qui agit par symboles, par métaphores, est affaire de langage. Le monde entier est langage depuis que le "Verbe" s'est fait "Chair". Je n'ai plus la force d'entrer dans une critique concernant la poésie, la mienne ou celle des autres. Il y a cette étincelle qui survient, ou pas. Certaines oeuvres sont plus importantes que d'autres en ce qu'elles touchent de plus près à l'essentiel, à l'indicible, au mystère, et qu'elles subliment aussi le lecteur en l'entraînant sur des chemins sur lesquels il n'avait jamais marché. Cette même recherche relie le lecteur et doit être la motivation de chacun. Il faudrait arriver, déboucher par quelque moyen que ce soit sur la "réalité". La poésie devrait être un moyen de s'approprier le monde, de sublimer son impuissance afin que le monde lui-même soit une oeuvre, que la vie soit poésie. Beaucoup de révoltes m'ont animé durant ma jeunesse et durent encore. Parmi celles-ci, que le mal que l'on fait aux arbres, aux forêts aux quatre coins de la planète est un crime contre l'humanité toute entière. J'ai vraiment de plus en plus de mal à supporter ce que je lis dans la presse : un chiffre indique qu'approximativement une surface de forêt équivalente à un terrain de football disparaît toutes les trois secondes. Comment rester silencieux ? Je ne veux pas être la génération qui aura vu disparaître la plus grande partie des richesses de la forêt tropicale ! Je me sens coupable car je sais, et aucun mot ne pourra m'enlever ce sentiment. Que les hommes s'entretuent entre eux est une chose, qu'ils dilapident la richesse des générations futures est intolérable. J'ai lu "Aux arbres penchés" d'Emeric de Monteynard dans cet état d'esprit. Ce recueil s'attache à décrire ce que nous ressentons en nous de sentiments quand on évoque "l'arbre", c'est-à-dire cet être qui puise de ses racines l'eau de la terre et qui flirte avec la lumière afin de composer son message terrestre et céleste. L'arbre est un organisme vivant que vénèrent les tribus anciennes pour son caractère sacré. Nous avons perdu cette relation avec la nature, cet amour qui nous relie avec les forces de l'univers. Comment peut-on s'imaginer que cette perte sera sans conséquences ? "Tu ne te disperses pas. Tu sais depuis longtemps que la mort est un problème, un vrai problème. Probablement le seul à devoir affronter - non à résoudre !" C'est notre relation avec notre écosystème fragile qui est en cause, ce sont aussi de réelles valeurs à retrouver que sous-entend toute relation avec la nature et le cosmos. "Un arbre qui tombe, d'ailleurs, c'est toujours un drame pour nous, les « sans racine »". « Sans papiers », « sans racine », « sans repères », « sans avenir »... C'est quand que l'on crie ? "A quoi bon laisser des traces... quand tout est accompli ?" se demande l'arbre... Nous, nous savons pourquoi. Nous savons quelles sont les urgences et les combats à mener, nous savons que l'écriture contribue à renforcer le grand organisme de la vie, et que surtout chaque action menée produit son sens. L'écriture poétique est sûrement un moment essentiel par lequel certains individus doivent passer. Ainsi peuvent-ils servir d'exemple et renforcer toute nouvelle énergie. A tout le monde de s'approprier la parole poétique. A chacun de garder les yeux grands ouverts.
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08/05/2006
"Le poème de la haute demoiselle", Cristina Onofre
Je reçois « Le poème de la haute demoiselle » de Cristina Onofre, Grand prix de la poésie décerné par Poètes Sans Frontières. Le poème est une assimilation totale entre l'être et la nature. Celle-ci est chantée, ressentie, vécue. « Le jour commence par une pluie fine » introduit « Le poème de la haute demoiselle », « avec ce frêne dans ta pensée ... » car, si l'être est une partie de la nature, il a en lui cette interrogation qui le porte, cette caractéristique d'être humain qui le fait à la fois lui-même et autre chose. Ainsi commence cette quête de l'essence, de l'origine : « le bois sec et aromatique / de mon berceau. » L'immersion dans la nature, toute bienveillante, merveilleusement belle, est une tentative de retrouver en soi l'être humain véritable : « cet arbre de l'enfance ». Si le sort du poète se confond avec celui de la nature qui l'a créé, c'est que « dans les couches du miroir, / à travers la fenêtre ouverte... » il ne peut se passer de son propre corps, ne serait-il qu'une herbe, qu'un arbre ou qu'une rivière. Le poète est ainsi celui qui plane et imite « le vol des oiseaux /.../ au-dessus des eaux ». « Etant forêt, / j'ai une histoire » affirme l'auteur qui insiste plus loin dans un fameux « autoportrait » : « Je suis une fille / qui aime / dormir parfois / la tête renversée sur un grand pot en terre... /.../ Seulement le grand pot en terre, / vous ne le voyez pas. / Et vous ne vous souvenez même pas du potier, / même pas... » Dans ces poèmes, « il pleut à volonté », « la traîne de la pluie / court vers le sud », cette pluie « tardive et continue » qui établit le lien entre la création ici-bas et son créateur. L'eau, élément central sans lequel la vie est impossible, qui diffuse dans tous les éléments, source de plénitude et de réconfort. « Tu ressembles / à un corbeau crépusculaire et solitaire » puisqu'il faut tendre « vers un monde invisible d'oiseaux », vers le point de jonction que le poète recherche avec insistance. « Je fleuris le matin dans le champs », « l'esprit des herbes / venait dans mes songes », c'est l'esprit et le corps tout entier qui sont assimilés à la nature. Qui est la « demoiselle » dans tout cela ? Eh bien, elle est à la fois herbe, oiseau, pluie, papillon, forêt et rivière. Mais elle est aussi ange, fille, enfant, poète ! « Je reviens chez moi la nuit / et toutes les feuilles m'attendent », le poète semble avoir trouvé sa maison : « Il fait nuit. / Le château s'est replié dans ses couloirs ». Et la vie ne serait-elle pas un rêve, elle qui fait de la « demoiselle » elle et plus qu'elle à la fois ?
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06/05/2006
"Gyrophares", Jacques Canut

Jacques Canut auto-édite depuis 1993 ses « Carnets confidentiels ». « Gyrophares » en est le vingt-troisième numéro. « Gyrophares » comme « alerte », « appel au secours » mais aussi comme « élément fugitif et répétitif ». « J'ai des idées gyrophares » affirme le poète. Tout le recueil oscille dans cette mélancolie, entre pulsion de vie (« l'azur flotte / sur l'aile assoupie / des parasols. ») et pulsion de mort (« Déconcertante détresse / du chanteur des rues »). L'être se trouve dans cette position mélancolique où « [il] flotte dans les habits / du froid / entre le scalpel de l'étoile polaire / et la plantigrade silhouette / d'un iceberg. » Alors que « béats, les objets regardent », le poète ne se trouve-t-il pas dans ces « amorces d'une solution qui élucide / les énigmes / fatidiquement humaines ? » Et la Terre ne serait-elle pas cette « carte postale sur présentoir / tournant » ? elle qui abrite le pire comme le meilleur. De même, si « les sommets orchestrent / les résonances du couchant », un peu plus loin « aux marges de l'infini / un refuge veille / rayonnant comme soleil de minuit. » C'est afin de se sortir de cette récurrente contradiction que le poète décide de choisir la vie : « Un nom sans adresse ni numéro / de téléphone / dans une métropole adossée / aux vierges immensités / du globe. » et dans laquelle il décide de « aux carrefours / choisir la voie étrange ». Si ce qu'il produit est son miroir, s'il est capable de tous les désespoirs, s'il peut être l'objet d'un élan plein de vie, « au Sud, / flambant avant de s'évanouir, / le désert ébauche / des sierras salubres ». C'est cette condition humaine que représente le poète, dans laquelle il appelle de ses vœux à la construction d'une vie meilleure. « Gyrophares » porte à la fois l'alerte et le secours, il dit simplement qu'au cœur du désespoir ou de la mélancolie, la part d'ombre en l'homme est aussi sa propre lumière. Si la vie est aussi brève qu'une étincelle, l'énergie que nous mettons afin de la rendre meilleure est sans limites.
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20/04/2006
"Pour ma mort"

Si on me demandait quel est l'élément central qui a déclenché ce besoin en moi d'écrire, je dirais sûrement que c'est ma propre mort. Pas celle qui viendra dans quelques années à la fin de cette vie, mais ce séisme qui m'a emmené un 7 octobre 1991, pendant la nuit. Depuis, je n'ai cessé de chercher à comprendre et d'user de ma position dans le ciel pour décrire ce que je voyais. Possible de relater des évènements d'un point de vue un peu élevé, impossible de s'extraire soi-même de cette position, cette course sans fin nous rapproche de l'absurde. Ecrire, c'est un peu ça. C'est user de cet absurde, quand même. "Pour ma mort" condense une expérience que chacun a vécue ou vivra un jour. Pour moi la vie et la mort se confondent depuis cette fameuse date, je ne sais plus ce qu'est la vie, la saveur de se promener sur la plage au soleil. "Pour ma mort" parle d'une mort passée, c'est un peu mettre une plaque sur une tombe pour se recueillir devant un être aimé. C'est aussi un acte de foi. Personne ne me dira ce qu'est la vie, ce qu'est la mort. Et personne ne m'enlèvera de la tête l'idée que je suis mort. "Pour ma mort" parle donc d'une mort survenue au cours de la vie et qui se prolonge. La vie est suffisamment merveilleuse et extraordinaire, les certitudes passées sûrement insuffisantes, nous pouvons nous laisser aller au mystère. Si vous décidez de lire "Pour ma mort", vous n'aurez aucune réponse. La vérité si claire est pourtant si fugitive ! J'ai posé cependant comme acte de foi cette contradiction immense, cette sensation tenace ! Après tout : "Mon au-delà n'a jamais été qu'une tombe vide sous un soleil."
On peut commander ce recueil sur le site des éditions Poiêtês.
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07/02/2006
"Enigmes", Jacques Canut

Je me souviens des cours de Français et des devoirs où il fallait décortiquer des poèmes selon des règles pré-définies par le professeur. L'étude des rimes, du vocabulaire, de la syntaxe... se mêlait à une analyse de l'atmosphère du poème, de son intention, de sa nouveauté. C'est ainsi que je suis entré dans le poème "L'Horloge" de Baudelaire, qui constitua mon premier choc poétique. Et comme le temps passe et que beaucoup de choses demeurent, me voici encore comme un élève à tâcher de saisir le mystère, le sens caché, la clef dans les poèmes que je lis. Pourquoi pas ? Mais quand même, il y a dans le poème ce que l'on ne peut définir, ce qui est palpable uniquement par un ressenti étrange qui vous amène dans une sorte de communion. Lire "Enigmes" de Jacques Canut, c'est un peu tout ça. Avec un texte aussi puissant, on reproduit les mécanismes de l'analyse, on tente de percer le voile, un mot, un vers soudain prend sens, devient limpide, l'impression est évidente. Subjectivité de soi, de son parcours, de son ressenti. Et si l'attention, la sensation, la "trouvaille" disparaissent, il y a toujours un flottement, puis une résurgence, la sensation apparaît à nouveau. Si la vie est comme "un parcours jalonné / de questions sans réponses", le poète lui en connaît quelques-unes, mieux, il les dilapide généreusement à qui veut bien l'entendre. Tentative de sortir du chaos, de l'absurde sans nom. Il s'agit de "dissiper les nuages / du cœur", de transmettre, de donner. Le poème "ailes de papillon" ? Oui, et bien plus encore. Si « Enigmes » explore des domaines aussi différents que l'écriture, la sensualité, l'absurde, il y a toujours au cœur de ces vers saisissants de sens dévoilé un mystère, une déchirure. Le poète voit, transmet, se soumet aux énigmes. Il est langage, élan, plénitude. Puis soudain tombe dans le néant. Qu'écrire sinon le reflet d'une vérité puisée dans les constellations ? A quel travail étrange destiner son esprit ? Ne s'agit-il pas de "cueillir l'étoile filante", de capturer dans son filet un sens, une logique, une permanence ? Le poète croit, se donne corps et âme. Que peut-il nous transmettre sinon la magie de son esprit, en défiant notre propre absurdité, nos murs internes ? Marchant "sur un chemin qui conduit / à la mort", il est l'ultime voleur, celui qui tirera du sommeil l'étincelle. Si le poète se demande "Quelle fut la finalité / de son (mon) existence ?" c'est que lui seul en dernier recours peut donner un sens, même infime, à l'absurde. C'est ainsi qu'il peut dire : "Je vais ailleurs, au-delà, / attiré par les énigmes / que nul ne sut / élucider." "Enigmes" de Jacques Canut nous convie au mystère de ce que nous nommons communément "le monde", il est aussi un éclairage singulier sur cette activité : la poésie.
Editions Calamo, 2005
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31/01/2006
"Parentines", Sandrine Bettinelli

J'accueille avec plaisir le premier recueil de Sandrine Bettinelli (auteur publié dans de nombreuses revues et anthologies), un hymne à l'enfance, à l'amour autour d'un être qui s'éveille. Tous les jeunes parents, les enfants qui viennent d'apprendre à lire seront ravis de lire ce recueil paru aux éditions Bastet. Mais "Parentines" répond aussi à des questions essentielles, ou les formule autour de ce fameux "Pourquoi ?" Pourquoi ? en effet, tout étant si mystérieux dès le plus jeune âge de la vie ! S'il y a "Un pays à découvrir / Une langue à apprendre" c'est que l'enfant vient avec toute sa nudité au sein de la vie. Son émerveillement rejoint celui du poète, quête des origines dans "La chambre des parents", le centre du ventre est aussi "Le centre du monde", la même démarche anime l'enfant et le poète. Ainsi les tout "premiers pas" dans la vie sont les premiers pas en poésie, cette poésie qui est tout simplement ce que l'enfant protège et tâche de conquérir. Ne nous y trompons pas donc, "Parentines" n'est pas uniquement un récit sur les joies d'être maman, il s'agit aussi d'un retour aux toutes premières sources, il s'agit d'affirmer que la poésie est une incarnation de la vie. "Tu dis / Demain je serai poète / Et tu l'es déjà" : comment résumer mieux ce recueil ? Contre "L'intellectuel à lunettes grises" qui croit pouvoir s'accaparer une langue, contre ce monde d'adultes si cruel et désorienté, l'enfant est celui qui connaît les choses essentielles et le poète qui plus tard saura mettre sa vie en écriture. Tout comme la mère qui est "Souche", le poète donne corps à ce qui est enfoui : "Si je suis / Tu naîtras." C'est ainsi qu'il peut dire : "Nous sommes femmes / et nous portons le monde." Il est celui qui peut retrouver enfin un sens initial dans tous les tracas de la vie. Pour Sandrine Bettinelli, il apparaît donc que l'enfance est le lieu de ressource, le trésor et la véritable origine. Il conviendrait de retrouver cet état initial, et c'est ce que nous faisons lorsque nous accueillons la vie, dans notre effort pour plus d'humanité. En écrivant "Parentines", Sandrine Bettinelli a voulu condenser en quelques textes magnifiques et illustrés de dessins d'enfants le sentiment de mystère et de joie qui accompagne l'arrivée d'un enfant. Elle nous donne ici une leçon de poésie.
Editions Bastet : 4 avenue Georges V, 33700 Mérignac. 5 euros.
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