Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

12/10/2006

"Lexique d’anthropoclastie", Eric Dejaeger

medium_Lexique.jpg

L'anthropoplastie, selon le dictionnaire Larousse, est la « reconstitution des formes anatomiques d'espèces disparues, à partir d'éléments des squelettes ». C'est peut-être ce que l'on fera de nous, si on continue à faire nos conneries. Quant à l'anthropoclastie, je vous invite à aller voir la définition dans le lexique d'Eric Dejaeger qui vient de paraître chez Gros Textes. Vous y apprendrez en même temps les véritables définitions de nombreux mots et une nouvelle langue basée sur l'humour noir, la dérision et sur une bonne dose d'intelligence et de bon sens. Ce lexique mériterait d'être Best-Seller à l'approche de Noël, malheureusement nous pouvons supposer qu'il n'en sera rien. Dommage. Si Dejaeger use d'une langue merveilleusement nouvelle, l'auteur n'est pas tendre pour ses frères humains, ce qui est bien normal, et définit la naissance comme le « point de départ de tous les problèmes, dont la connerie ». Tout le monde en prend pour son grade, y compris le défunt Jean-Paul d'Oeufs... ne pas rire à la lecture pourrait trahir un fort moment de dépression proche de son état fatal... hâtez-vous d'avaler une bonne dose de médicaments, ou relisez le recueil dans les dimensions que vous aurez négligées. D'ailleurs, on peut sauter comme un mouton entre les pages en mangeant des bonbons Haribo ou en se grattant le nez ; toutes les idées les plus folles sont susceptibles d'être réalisées, y compris écraser un insecte entre ses doigts ou hurler « bande de cons » à la fenêtre. Bref, Dejaeger nous invite à péter les plombs une bonne fois pour toutes : tu paieras l'entrée dans ce monde à sa sortie en insultant le Sauveur, Dieu le « brigadier-chef d'un grand guignol ». Certains thèmes sont bien de notre temps, comme l'écologie : « science qui vise stupidement à vouloir nous faire durer » alors que l'ozone est définie comme un « élément gazeux qui entoure des trous ». Les nouvelles techniques ne sont jamais absentes, comme l'imprimante désignée comme un « moine copiste mécanisé [qui] prend par le haut, pas par derrière ». Les anglicismes se dégustent au ralenti,  comme le mot fan-club : « association de débiles à la gloire d'un faquin imbu qui n'en a rien à cirer » et photo-finish : « enregistrement qui permet de déterminer lequel des sportifs a pris la meilleure dope ». Dejaeger interroge ainsi notre quotidien et notre condition d'êtres post-modernes et tire à boulets rouges sur nos dérives, sur le racisme, la bêtise, la cécité du plus grand nombre. Si l'Histoire est désignée comme le « compte-rendu de toute la connerie de l'humanité depuis que l'homme écrit » et si le cadavre est la « forme la plus sympathique du con », si Dejaeger nous gratte jusqu'à nous faire mourir de rire, s'il bouscule notre vision erronée des choses dans une dérision implacable de nous-mêmes, c'est qu'il est grand temps pour nous d'apprendre un autre dictionnaire, celui qui serait le plus à même de générer notre énergie et qui nous ferait entrer dans un autre monde. Précipitez-vous sur le « Lexique d'anthropoclastie » d'Eric Dejaeger qui démontre son multiple talent d'homme debout et d'auteur !

21:35 Publié dans Lectures | Lien permanent

02/10/2006

"Estuaires", Eric Dubois

medium_Estuaires.jpg

« Estuaires » d'Eric Dubois pourrait être un voyage de l'âme dans le temps. La possibilité est là, pour le lecteur, de suivre un cheminement à travers des poèmes d'une grande densité, qui s'attachent à divers moments de la vie autour d'un questionnement sur le Moi : « jusqu'à l'extinction du Moi / s'élève une autre idée de soi ». Ce voyage peut être celui de la vie, puisqu'il s'agit de se confronter aux limites, de se surpasser : « Qu'est-ce qui me retient d'aller plus loin ? » A chaque instant se ressent la volonté de franchir un seuil, d'aller au-delà de soi. N'est-ce pas une recherche profonde de ce qui se joue en soi, au sein du langage ? Cette poésie est en quête de sens ! Une quête qui concerne la vie même et la faculté de chacun à être. La réponse est-elle dans le poème ou ailleurs dans l'univers ? Eric Dubois en explore toutes les dimensions, tel un savant attaché à son expérience : « Comme un mot peut emplir l'univers / dire toujours le recommencement ». Ce chemin se fait pas à pas, la sensation étant glanée en route dans des formules lapidaires et infiniment expressives : « Bois l'hiver   bois la nuit / mange la cendre » ou bien « Ecris dans l'être : plonge ! / Plonge dans l'être : écris ! » Le but n'est-il pas cet « accomplissement de l'être » dans ses multiples dimensions ? Le désir du poète dans « Estuaires » ne serait alors autre que de découvrir la vraie vie. Plusieurs poèmes ont chacun le nom d'un mois, depuis octobre jusqu'à avril, et témoignent de cette concision et de cette recherche de la langue. Cette vérité appartient au poète qui sait traquer dans son laboratoire tous les phénomènes qui la composent : « Le ciel seul juge / témoin et refuge ». Dans cet absurde incarné, il convient de « créer des liens / un réseau » afin de libérer le langage : « La pensée alors est comme un fil de soie / comme un pont sur la mémoire / dont nous sommes survivants ». Si à « chaque jour sa charge de poésie » c'est bien qu'il s'agit là de l'ultime outil du savant. N'être que ce que l'on est et rien d'autre : « il faut savoir / rester anonyme » ou encore : « Passer à travers les regards / éviter les miroirs ». Il y a là cette intuition que la réponse aux questions essentielles appartient au savant, au poète, à chacun : aux « Géomètres du monde » qui tentent d'éclipser l'absurde, de donner sens à cet absurde. « Alors il sera permis l'impossible » ou la promesse que les réponses, un jour, appartiendront à chacun. N'est-ce pas là notre espoir secret ? N'est-ce pas ce qui nous donne l'énergie de combattre le malheur et de désirer pour soi et pour les autres un âge d'or, dépourvu des ténèbres de l'Histoire humaine ? « Estuaires » d'Eric Dubois est une ballade sur les flots qui bercent le Moi, un voyage à travers notre destinée d'êtres ; les deux se rejoignent dans un Tout commun qui est celui de la poésie.

"Estuaires", Eric Dubois. Editions Hélices Poésie. 9 euros.

21:20 Publié dans Lectures | Lien permanent

28/08/2006

L'O.S. des Lettres, Jean-Pierre Lesieur

medium_L23873.jpg

Ça y est, la fin du monde est prévue dans dix minutes ! Ouf, ah ben alors, je vais pouvoir souffler un grand coup !

Mais non, je blague, je suis toujours là, assis à mon clavier d'ordinateur, je commence même à apprendre les touches par cœur.

Fait les courses, passé devant la parfumerie (ça pue), devant le pressing (il est toujours là), entré chez le marchand de tabac... Pris sur la table du salon l'O.S. des Lettres de Jean-Pierre Lesieur.

Ce bouquin est extra. Une vraie perle de poésie. L'O.S. des Lettres, « C'EST LE POÈTE !!! », un gars occupé à son fourneau, qui ne rêve que d'embrasser la secrétaire de son patron, et dont les idées sont dangereuses. Un constat : « Jamais le poète n'a pouvoir de décision. On se demanderait bien d'ailleurs sur quoi. (...) On lui colle un vague droit à la participation, à l'actionnariat volontaire ou non, pour tenter de réformiser la poésie à l'école... » Bref, le poète est à la société ce que le fromage blanc est à une usine de retraitement de déchets nucléaires. Pas grand chose. Lui, puni par Dieu qui le rend responsable du péché originel. Lesieur avertit : « J'ai un froc qui traîne dans les orties de vos messes, / Un missel d'églantine qui me sert aussi de verre à rosé pour lamper le pétrole de vos conneries. » et aussi : « Je ne me prends pas au sérieux, ceux qui me connaissent le savent bien, les autres, il faut aller leur dire. » La langue de Lesieur fait du bien, lape et mord dans toutes les directions. La machine à utopies ne va pas bien, le poète et son langage sont aussi éloignés de l'Eden que le sont les punaises et les cafards. Lesieur supplie : « Je rampe. Je plisse dans la reptation. Je quémande. J'aumône. Je lime la carpette. Je varlope le plancher. J'étale. J'étends. J'allonge ma silhouette. Je glisse entre le papier peint et le mur sans le décoller. Je serpente. Je passe muraille. » Le poète GUEULE, c'est son boulot : « Ras le bol / Ras le fait-tout / Ras le caquelon / Ras la marmite norvégienne / Ras le verre... » Paradoxalement à ce qu'il revendique, son message se perd dans le marasme du quotidien, il a beau tourner sa langue dans tous les sens, affronter NARCISSE, rencontrer l'AUTRE, ce sont alors « de longues diatribes sur la créativité et il y a péril en la demeure. » Qui et quoi peut donc sauver le poète, de lui, des autres ? Et comme pour tout le reste, il faut : « La charité, mon bon monsieur, pour des poèmes qui ont faim ! » Le poète est celui dont l'activité n'est pas cotée à la Bourse, dont le message n'est pas marchand et pourtant sa seule richesse. Aussi pour se consoler, participe-t-il à « La foire aux poètes » un exutoire qu'on lui propose, quelques miettes qu'il avale et pour lesquels les convives se dévorent entre eux. Le constat n'est pas tout rose. Il en ressort que « La foule anodine s'écart[e], inquiète devant tant de misère et de délabrement, des haussements d'épaules saccad[ent] les sourires. » Jusqu'à ce que quelqu'un crie « AU FEU ! » Oui, le poète aujourd'hui est « A VENDRE » ! Lui dont le travail fut réduit en cendres et qui n'appartient plus aujourd'hui qu'à une résistance. « ICI ON BRADE » car les tentatives de séduction ont échoué.

L'O.S. des Lettres travaille au Parnasse. Lesieur dit : « Des oboles de grêle m'autorisent à crever / Sur des places publiques où dansent / Les guillotines lentes des bourreaux évolués. » Lui qui s' « époumone » et crie dans le désert. N'est-ce pas là que la société ne tolère plus que le silence, les voix s'élevant ne découvrant que la mauvaise conscience à l'intransigeance renforcée par un horizon de plus en plus éteint. Le poète brûle sa flamme dans les ténèbres, hurle des « Verbes impossibles » quand tout autour de lui se délie et perd sa signification : « J'alunis. / J'amarsis. / J'avenusis les deux mains dans le soutien-gorge d'une fusée. / J'ajupiteris dans une galaxie pas encore découverte », crie Lesieur ! Histoires d'absurde, de neurones mal connectés, d'incompréhension. Lui qui travaille le langage, le moud, le polit : « J'écris : / Un rossignol sur une branche et j'attends / Qu'il s'envole. / Comme tous ceux qui n'ont pas d'ailes / J'agite les bras / En pure perte », dit-il. Fin absurde d'une allumette qui a perdu son frottoir et qui ne s'allume pas alors que tout autour le désire ! Le poète dit : « Et la boîte. N'est-elle pas sous votre sac, dans votre sac, dans votre tête ? avec un frottoir humide. » Et l'O.S. de dire : « Je lui tiens un sein, une fesse, la taille, la poitrine. Je la tiens, Je la possède... PASSE-MOI L'ALLUMETTE...POÈTE. »

Et le Chœur de dire : « - Les poètes et les O.S. sont les maîtres de la ville. Un violent concert de mots heurte les cheminées. Les girouettes s'affolent. On va voir ce qu'on va voir. »

Je ne conseillerai pas assez au lecteur de découvrir et de dévorer l'O.S. des Lettres de Jean-Pierre Lesieur, pas parce que Lesieur est un poète accompli dont le travail de revuiste est reconnu de tous, mais parce que cette écriture fine et pertinente traite des problèmes actuels auxquels est confrontée la poésie. Une réflexion indispensable et convaincante qui a le mérite d'éviter tous les lieux communs, l'ouvrier spécialisé que décrit Lesieur fait partie de nous, il est chacun de nous.

L'O.S. des Lettres, Jean-Pierre Lesieur, éd. Gros textes, 6 euros.

21:50 Publié dans Lectures | Lien permanent