04/08/2006
"Toutes têtes hautes", Hervé Martin
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Tout lecteur devrait s'effacer devant un auteur. Un recueil dépasse même celui qui l'écrit car il traite le plus souvent de choses ineffables et universelles dont les sentiments provoquent une alchimie énigmatique. J'essaie personnellement à chaque fois, de trouver un sens caché à un poème, j'ai le souci de traquer le non-dit, le latent, un texte me parle lorsqu'il arrive à créer une communion d'esprit qui dépasse les simples personnes. Lire un recueil de poèmes permet de fixer un moment l'attention sur des choses qui nous échappent dans la vie ordinaire, ensuite, on se sent un peu différent, un peu moins bridé par les ornières de la vie et de soi. On peut se pencher sur des choses essentielles, se donner aux mystères de la vie. Je suis convaincu que la poésie peut accompagner la vie mais en aucun cas se substituer à elle. Tout comme la vie sans poésie ne mérite pas d'être vécue. Il y a peut-être un équilibre à trouver car nous sommes des êtres assoiffés de sens et désireux d'éternité. Et tout cela se fond dans l'architecture de l'univers.
C'est une des richesses de la poésie que de pouvoir être proposée à tout moment et d'entrer ainsi au service du lecteur. Un texte existe en lui-même, ce que nous en faisons n'est qu'une interprétation personnelle. ( Pour connaître réellement une chose, il faut faire abstraction de sa propre subjectivité, ne contempler que la chose nue. Un exercice quasi impossible. )
Hervé Martin s'est exprimé sur la publication de « Toutes têtes hautes » et sa revue « Incertain regard » dans un entretien avec Francopolis. Une partie non incluse dans le recueil est parue dans Mot à Maux n°5.
Le recueil s'ouvre sur « Exil » : « Je viens du soir la contrée / de ma vie où l'ombre / jetée couvre au-dessus / une plaie qui s'enivre ». La fuite inexorable et subie se traduit par une recherche de l'origine, c'est l'éternel retour : « et retrouver au soir un gîte. » Le poète est un « émissaire » qui vient reprendre un bien « qui réchauffe l'épaule / pour tous dos courbés / toutes têtes hautes. »
Les renvois incessants de la réalité à la poésie et vice versa sont conjugués dans « l'ordinaire » des jours et des nuits où tout acte est présence. Le poète traque l'aura de chaque chose et se fait analyste de soi au plus près des mots. Ainsi la partie « Auxiliaires Etre » où l'on peut lire : « Des reflets en ces lieux / te contraignent / et tu erres à ton tour / avec ce visage d'avant. » et « Tu marches au ciel trébuches / et rognes / sur tes vœux / la part de la lumière. »
Le poète est « comme un géomètre » amené à « toiser la profondeur / l'Entaille / cette griffure Enfance / insatiable. » Dans « Taire » (dédié à sa mère) le poète se fait son propre miroir, avance plus encore en avant sur le terrain de sa connaissance. On peut lire : « Aux murmures les paroles / se blessent Pages / encornées du calendrier. » puis « Les pas s'agitent / en tout sens les mots / resurgissent en désordre / Hier réhabité. » et « Les mots ne peuvent rien / l'absence est simple / à notre peine / communs les jours / au loin s'effondrent ».
C'est la symphonie de l'humain qui s'enclenche afin de « Convoquer tous les rêves / ces merveilleux oiseaux / qui s'affolent dans l'air. » Le mot d'ordre « connais-toi toi-même » est en marche dans chaque poème. La genèse de l'écriture rejoint celle de la vie dans toutes les dimensions de l'être.
La section « Métier » est un vrai régal, l'écriture de Hervé Martin y est totalement ouverte et fonctionne magnifiquement. Enfin, « Intempéries » oscille entre éclaircies et éclipses : « Présence ta voix effacée nous revient » et culmine avec « Nous scrutons le silence / et le fond du jardin la rue / au moindre bruit s'éveille Ombres lentes / passages d'inconnus l'enveloppe de l'absence. »
22:15 Publié dans Lectures | Lien permanent | Envoyer cette note
02/07/2006
"Aux arbres penchés", Emeric de Monteynard
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L'écriture poétique correspond certainement à un temps de la vie, à un âge dans lequel l'esprit se trouve. La poésie est une clef afin de sublimer ce qui est en soi. Quelque chose d'essentiel se produit alors qui dépasse l'être. Aucun mot ne peut être étranger à la poésie. Elle qui agit par symboles, par métaphores, est affaire de langage. Le monde entier est langage depuis que le "Verbe" s'est fait "Chair". Je n'ai plus la force d'entrer dans une critique concernant la poésie, la mienne ou celle des autres. Il y a cette étincelle qui survient, ou pas. Certaines oeuvres sont plus importantes que d'autres en ce qu'elles touchent de plus près à l'essentiel, à l'indicible, au mystère, et qu'elles subliment aussi le lecteur en l'entraînant sur des chemins sur lesquels il n'avait jamais marché. Cette même recherche relie le lecteur et doit être la motivation de chacun. Il faudrait arriver, déboucher par quelque moyen que ce soit sur la "réalité". La poésie devrait être un moyen de s'approprier le monde, de sublimer son impuissance afin que le monde lui-même soit une oeuvre, que la vie soit poésie. Beaucoup de révoltes m'ont animé durant ma jeunesse et durent encore. Parmi celles-ci, que le mal que l'on fait aux arbres, aux forêts aux quatre coins de la planète est un crime contre l'humanité toute entière. J'ai vraiment de plus en plus de mal à supporter ce que je lis dans la presse : un chiffre indique qu'approximativement une surface de forêt équivalente à un terrain de football disparaît toutes les trois secondes. Comment rester silencieux ? Je ne veux pas être la génération qui aura vu disparaître la plus grande partie des richesses de la forêt tropicale ! Je me sens coupable car je sais, et aucun mot ne pourra m'enlever ce sentiment. Que les hommes s'entretuent entre eux est une chose, qu'ils dilapident la richesse des générations futures est intolérable. J'ai lu "Aux arbres penchés" d'Emeric de Monteynard dans cet état d'esprit. Ce recueil s'attache à décrire ce que nous ressentons en nous de sentiments quand on évoque "l'arbre", c'est-à-dire cet être qui puise de ses racines l'eau de la terre et qui flirte avec la lumière afin de composer son message terrestre et céleste. L'arbre est un organisme vivant que vénèrent les tribus anciennes pour son caractère sacré. Nous avons perdu cette relation avec la nature, cet amour qui nous relie avec les forces de l'univers. Comment peut-on s'imaginer que cette perte sera sans conséquences ? "Tu ne te disperses pas. Tu sais depuis longtemps que la mort est un problème, un vrai problème. Probablement le seul à devoir affronter - non à résoudre !" C'est notre relation avec notre écosystème fragile qui est en cause, ce sont aussi de réelles valeurs à retrouver que sous-entend toute relation avec la nature et le cosmos. "Un arbre qui tombe, d'ailleurs, c'est toujours un drame pour nous, les « sans racine »". « Sans papiers », « sans racine », « sans repères », « sans avenir »... C'est quand que l'on crie ? "A quoi bon laisser des traces... quand tout est accompli ?" se demande l'arbre... Nous, nous savons pourquoi. Nous savons quelles sont les urgences et les combats à mener, nous savons que l'écriture contribue à renforcer le grand organisme de la vie, et que surtout chaque action menée produit son sens. L'écriture poétique est sûrement un moment essentiel par lequel certains individus doivent passer. Ainsi peuvent-ils servir d'exemple et renforcer toute nouvelle énergie. A tout le monde de s'approprier la parole poétique. A chacun de garder les yeux grands ouverts.
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08/05/2006
"Le poème de la haute demoiselle", Cristina Onofre
Je reçois « Le poème de la haute demoiselle » de Cristina Onofre, Grand prix de la poésie décerné par Poètes Sans Frontières. Le poème est une assimilation totale entre l'être et la nature. Celle-ci est chantée, ressentie, vécue. « Le jour commence par une pluie fine » introduit « Le poème de la haute demoiselle », « avec ce frêne dans ta pensée ... » car, si l'être est une partie de la nature, il a en lui cette interrogation qui le porte, cette caractéristique d'être humain qui le fait à la fois lui-même et autre chose. Ainsi commence cette quête de l'essence, de l'origine : « le bois sec et aromatique / de mon berceau. » L'immersion dans la nature, toute bienveillante, merveilleusement belle, est une tentative de retrouver en soi l'être humain véritable : « cet arbre de l'enfance ». Si le sort du poète se confond avec celui de la nature qui l'a créé, c'est que « dans les couches du miroir, / à travers la fenêtre ouverte... » il ne peut se passer de son propre corps, ne serait-il qu'une herbe, qu'un arbre ou qu'une rivière. Le poète est ainsi celui qui plane et imite « le vol des oiseaux /.../ au-dessus des eaux ». « Etant forêt, / j'ai une histoire » affirme l'auteur qui insiste plus loin dans un fameux « autoportrait » : « Je suis une fille / qui aime / dormir parfois / la tête renversée sur un grand pot en terre... /.../ Seulement le grand pot en terre, / vous ne le voyez pas. / Et vous ne vous souvenez même pas du potier, / même pas... » Dans ces poèmes, « il pleut à volonté », « la traîne de la pluie / court vers le sud », cette pluie « tardive et continue » qui établit le lien entre la création ici-bas et son créateur. L'eau, élément central sans lequel la vie est impossible, qui diffuse dans tous les éléments, source de plénitude et de réconfort. « Tu ressembles / à un corbeau crépusculaire et solitaire » puisqu'il faut tendre « vers un monde invisible d'oiseaux », vers le point de jonction que le poète recherche avec insistance. « Je fleuris le matin dans le champs », « l'esprit des herbes / venait dans mes songes », c'est l'esprit et le corps tout entier qui sont assimilés à la nature. Qui est la « demoiselle » dans tout cela ? Eh bien, elle est à la fois herbe, oiseau, pluie, papillon, forêt et rivière. Mais elle est aussi ange, fille, enfant, poète ! « Je reviens chez moi la nuit / et toutes les feuilles m'attendent », le poète semble avoir trouvé sa maison : « Il fait nuit. / Le château s'est replié dans ses couloirs ». Et la vie ne serait-elle pas un rêve, elle qui fait de la « demoiselle » elle et plus qu'elle à la fois ?
17:50 Publié dans Lectures | Lien permanent | Envoyer cette note