28/03/2006
ANPE quiz
Vous êtes au chômage, vous vous êtes fait renvoyer de votre entreprise à cause de votre tempérament révolutionnaire, vous êtes maintenant à la rue car les loyers sont trop chers, vous n'avez pas économisé à la Caisse d'Epargne et vous êtes sans aucune chance de retrouver un travail, cette solution est pour vous ! Venez jouer à "Qui veut gagner des millions?" Jean-Pierre est un type sympa qui saura vous étonner et révéler en vous le futur héros, la future vedette qui atteindra le million au terme d'une bataille frénétique qui entrera dans les annales de la télévision. Oubliez vos banderoles cousues dans les draps de maman, enfilez votre cravate, ayez un moment l'air PDG, dans l'air du temps, votre culture générale va faire de vous un millionnaire ! Pas compliqué : répondez aux questions vachement complexes de notre père télévisuel à tous et dégagez vos adversaires en poussant comme un malade le buzzer et les touches de votre écran tactile. Vous, le livreur de pizza, l'employé des PTT, le smicard vous allez enfin vivre la grande vie grâce à l'écran de votre télévision. Ah! Les vacances au soleil, les parties de "beach ball", la drague dans les plus belles îles de l'océan Pacifique... Fini les petits boulots, l'angoisse de la retraite, fini les allées et venues à l'ANPE, fini la voiture qui ne démarre pas et les doigts gelés le matin en hiver, fini d'angoisser pour boucler les fins de mois... les doigts de pieds en éventail, pénard ! C'est vrai, que peut-on attendre de la télévision sinon d'y gagner un peu de pognon, en y faisant comme tout le monde, la queue pour jouer à "Qui veut gagner des millions" ? Ben, je sais pas. Moi, je me régale de mes séries américaines et de mes feuilletons français, je me nourris de pubs, je me délecte des infos de Jean-Pierre Pernaut, je me réjouis d'être au courant de rien sur rien, je me réjouis quand le haut-parleur couvre les bruits de la mobylette qui démarre en bas de chez moi... Je me réjouis que mes voisins soient incultes, je serai le seul à gagner des millions ! Le pire, ça n'est pas que le monde va mal, que la société angoisse de son avenir, c'est que tout simplement les gens soient tous pareils à vouloir gagner des millions.
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21/03/2006
Ici é là n°4
Tant qu'il y aura des questions, il y aura de la poésie. C'est dire si cette entreprise de verbalisation de la pensée durera longtemps. La nécessité de la poésie m'apparaît de plus en plus sociale, elle oriente non seulement les pas du marcheur sur le chemin réel qu'est la vie dans ce monde mais elle porte aussi l'individu dans son rapport avec les questions existentielles du sens et de l'être. Quel terrain extraordinaire que ce passage fugitif dans l'existence ! Quelle chance que la richesse et la beauté de ce monde ! Plus que jamais nous avons besoin d'être des rêveurs éveillés. Le poète doit s'approprier le monde ! La pensée doit se faire entendre de façon à ne plus être ensevelie sous le silence et la barbarie. La poésie est sociale ! Mais elle est aussi la métaphysique : au service du questionnement essentiel. Bien sûr, la poésie est ce qu'elle veut, elle ne se laisse pas cloisonner, elle diffuse à travers les mailles de nos filets. Des réponses ? L'homme en cherche et en cherchera toujours ! Mais quoi ! L'actualité est triste, le monde est tragique ! Oui, nous avons besoin plus que jamais d'intelligence. Il est plus qu'urgent de prendre la parole. Rien n'est pire que le silence. La poésie doit vivre car elle brise le silence. Dans ici é là, Laurent Bourdelas nous dit pourtant : " J'écris pour rien / même pas pour m'amuser / J'écris, cela ne sert à rien / je fais des petits bonds sur la page et dans ma vie / pas des sauts-de-loup, des petits bons vers la fin / qui m'éloignent des bonbons et de maman". Oui, la poésie comme domaine est une impuissance. La fatalité du réel dépasse toutes les petites explications et l'inexorable énigme de la vie brise toutes les certitudes, n'en sera-t-il pas ainsi jusqu'à la fin des temps ? Pourtant rien ne nous empêche de prendre la parole, ici et maintenant. Insoluble mystère et infinie question. Liberté et spontanéité de la parole. Dans " La voix", Serge Delaive nous dit : "En fait / je ne suis jamais parti / J'étais ici / comme chaque jour." Oui, pour la poésie, tout est bien ici, il s'agit de chercher et de découvrir, d'oser franchir le pas. " Des questions il y en a, jusqu'à la nuit trop souvent, des questions à ouvrir les yeux", nous dit Ariane Dreyfus. Plus loin, Mahmoud Chalbi écrit : "Et, dans la joie, tu produis, tu fais, tu crées... sans te ramasser... te retrouver... en manque !" Oui, l'homme sera toujours en manque de réponses et avide de satisfactions. Au poète de consumer la flamme qui le rapprochera de la vie.
Il me semble de plus en plus que la poésie est sociale. Elle est aussi la vie. La revue ici é là nous donne l'occasion de lire une poésie multiculturelle, sans chapelle, attentive à la diversité de voix nombreuses. Si la poésie va mal dans sa relation avec le public, c'est qu'elle souffre d'une incompréhension totale. Quel terrain aujourd'hui pourrait lui permettre de se développer ? Les salons, les manifestations ne suffisent qu'à l'entretenir. Quelle richesse pourtant ! ici é là en est à son numéro 4, tirée à 500 exemplaires, elle est un acteur bien vivant et actif dans son domaine. Revue de la maison de la Poésie de Saint-Quentin-en-Yvelines, elle est de celles qui font vivre le paysage culturel, un exemple d'action social. Lire ses pages, se laisser émouvoir et aller à la réflexion, c'est en quelque sorte signer un pacte, parier sur le pouvoir subversif de la pensée. Composée d'une partie création, d'un dossier (ici les Poètes tunisiens d'expression française), d'articles et de notes, magnifiquement mise en page et illustrée, elle est une incitation à se surpasser dans notre vie. La poésie n'est pas grand chose, ce n'est pas un métier, à la rigueur un artisanat, mais pour quelques personnes elle est tout, elle englobe le monde, l'accueille dans ses moindres contradictions. Tout juste est-ce un mirage dans le désert, un sommaire, un article, une envie de briser les carreaux et de s'envoler.
Au sommaire de ici é là n°4 : Images ė mots : Serge Delaive, Marc Giai-Miniet, Laurent Bourdelas, Ariane Dreyfus, Patrick Joquel, Nicolas Gille ; Si près ė si loin : Un parcours tunisien : Hédi Bouraoui, Tahar Bekri, Youssef Rzouga, Slaheddine Haddad, Amina Saïd, Marianne Catzaras, Mahmoud Chalbi, Aymen Hacen. Dessus ė dessous : 20 ans de Cadex, De retour de Trois-Rivières, Les éditions Eclats d'encre, Hommage à Lewigue, Danse à l'école, Un poète, un artiste, un livre, Poésies sur le territoire, un aperçu ; Ecoute ė note : recension et programmation.
ici é là : La Maison de la Poésie. 10, pl. Pierre Bérégovoy. 78280 Guyancourt. 10 euros
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19/03/2006
Passe à la caisse !
Visite hebdomadaire au supermarché près de chez moi, un vaisseau spatial noyé de néons avec quelques extra-terrestres tout verts dotés d'étranges machines qui font circuler de tout aussi étranges marchandises : des caissières et leurs tapis roulants en somme ! Je me suis particulièrement intéressé aux mœurs d'un manège dont je me demande encore comment il peut être mené avec tant de patience et de courage. Moi j'enverrais très vite balader le fer à repasser mais là non... l'employé modèle passe et repasse des milliers de fois son bidule qui fait de la vapeur avec une application exemplaire ! Bravo ! J'admire ! Un travail difficile. On appelle ça la précarité. Bien qu'il soit tout à fait concevable que ce manège soit effectué durant bien des années avec autant d'insistance : on appelle ça un CDI ! Dans mon supermarché préféré, il y avait aussi une vendeuse au rayon des légumes qui avait l'air de s'ennuyer ferme. Là, je comprends bien qu'il n'y ait rien de très excitant à vendre des salades, même si certains font pour cela de grandes études, et quel courage faut-il pour tenir face à la ménagère râleuse poussant son caddie ! Un acte d'héroïsme que de tenir une demie-journée. Bravo ! Cela mériterait tous les honneurs d'un ministre, CPE ou pas CPE on ne badine pas avec le courage des employés modèles engagés dans la difficile lutte face à la précarité de l'emploi. Un supermarché nous donne un exemple de vie, chacun défend ses privilèges, les avancées sociales difficilement acquises au prix de douloureuses luttes ! Toute la vie est là, dans les rayons, qui circule, s'agite, brandit ses pancartes et ses banderoles jusqu'à l'autre bout du monde. Qu'est-ce qu'un million d'individus poussant des cris, épris de révolte et de liberté face au pouvoir angoissant du capitalisme ? Puisqu'il s'agit de sauver sa peau, de gagner son salaire à la sueur de son front ! Ne s'agit-il pas de donner plus d'attention à toutes les personnes victimes d'exclusion sociale ou économique ? De donner la parole au silence ? Rien ne se faisant sans rien, il n'est pas à attendre une révolution qui changera radicalement la vie : tout est si compliqué, imbriqué, relatif. Quelle beauté dans la jeunesse qui défile ! Quelle force de l'insouciance qui a peur ! Parce qu'on ne peut espérer hypothéquer l'avenir de la jeunesse, décider de son destin à sa place. Parce que le monde des adultes raisonnables est une illusion qu'il faut combattre avant d'être submergé par ses mensonges , soyons fous ! Nous n'irons nulle part sans une part importante de réalisme et d'utopie. Des valeurs que nous ne connaissons pas nous attendent dans la rue, qui comptent sur nous et sur toute l'énergie de la jeunesse ! Soyons novateurs ! Inventons l'avenir avant qu'il ne nous engloutisse ! Ne s'agit-il pas d'inventer d'autres valeurs ? Ce qu'il nous manque. Cette part de rêve qui fait défaut au travailleur aliéné par sa condition et qui ne fait aucun mouvement, mieux, qui lutte pour sa propre aliénation. Que faire sans les rêves ? Devenir une machine ? Passer et repasser son fer jusqu'à crever, jusqu'à ne plus savoir parler ! Suis-je l'extra-terrestre qui déambule dans les allées du supermarché ? Est-ce moi celui qui ne parle pas la même langue ? Quelle autre épaisseur que cette condition toute fluctuante ai-je ? Suis-je condamné à n'être toute ma vie qu'une machine sans cervelle?
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14/03/2006
Monet aux nymphéas

Claude Monet* a dit : "Rien au monde ne m'intéresse que ma peinture et mes fleurs." Formidable pouvoir de l'artiste de s'extraire de l'ordre conventionnel du monde ! Formidable force de l'homme qui peut diriger sa vie dans le sens le plus exacerbé et le plus libre qui soit ! L'artiste conduit sa vie, s'affranchit de tous les pouvoirs et de toutes les conventions, utilise sa puissance de création pour peindre sur des toiles frénétiquement brossées sa volonté de plus de liberté et d'immédiateté dans tous les domaines de la vie. Est-ce à dire qu'il se tient loin de toute agitation sociale, que l'avancée de la civilisation ne le concerne pas ? Non, bien évidemment. Car ce qu'il peint, au-delà d'être des fleurs, des paysages de bord de mer, des cathédrales, c'est sa capacité à s'approprier le sens quotidien et sacralisé de l'existence ! Car l'artiste dit, répète et crie ce qu'il est dans le monde ! Il n'attend pas qu'un autre parle à sa place, il ne se laisse pas dicter le cours de sa vie par des puissances extérieures, ses mouvements lui appartiennent, la parole vient de lui, coule, inonde, irradie autour de lui. La peinture, autre chose que couleurs, composition, travail solitaire et acharné ? Oui, bien évidemment. C'est son intégrité d'homme libre qu'il engage ! C'est son droit de dire, de déclarer, de revendiquer. Monet parle de ses impressions, nous fait part de son regard, nous engage et nous invite à considérer le monde d'une façon personnelle, non plus dictée, choisie arbitrairement mais vécue, assumée. C'est bien plus qu'une histoire de peinture et de fleurs, c'est la capacité à se situer dans l'ordre du monde.
*Claude Monet ( peintre) : 1840 - 1926
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07/03/2006
Zéro de conduite
L'INSERM (Institut national de la santé et de la recherche médicale) a publié un rapport établissant un lien entre des troubles de conduite d'un enfant et la délinquance. Autant dire tout de suite que si votre petit chéri adoré montre des signes de mauvaise humeur, de colère voire de rébellion, il est urgent, voire vital de l'emmener chez le psy afin de lui faire subir une batterie de tests destinés à évaluer sa capacité à nuire à la société ou à casser des voitures. L'INSERM recommande un dépistage à trente-six mois du syndrome d'hyperactivité et l'application, en concert avec les laboratoires pharmaceutiques, d'une dose appropriée de Ritaline destinée à calmer un peu le "gosse" récalcitrant. 8 millions d'enfants et d'adolescents sont sous psychotropes aux Etats-Unis ; connaissant les effets des bonbons de couleurs, j'imagine très bien l'entreprise perverse sous-jacente à ce shoot généralisé. D'une façon plus vaste, il s'agit de s'attaquer dès l'enfance à la délinquance, d'opérer chez nos bambins à culottes courtes une catharsis psychologique et médicamenteuse. Si votre petit choux casse ses voitures et râle quand un copain lui pique ses bonbons, en lui assénant de grands coups de cartable, docteur est là pour le remettre sur le bon chemin ! Les parents n'ont rien à faire d'autre que d'acquiescer bêtement devant le grand Dieu Pharmacie en louant les lois de la République ! Sachons par ailleurs que la même entreprise avait été enclenchée dans une certaine Allemagne nazie dans les années 30, afin de dépister les individus susceptibles de devenir des "problèmes". Donc, rien n'a véritablement été inventé ! Le souvenir et la raison se perdraient-ils ? Ou va l'éducation ? Doit-on troquer blouse et morceau de craie contre une panoplie du parfait psychologue, ordonnances et recommandations thérapeutiques ? A l'heure où la police est chargée de faire la loi à l'école, où faits et gestes sont contrôlés, où la suspicion s'abat de plus en plus sur le voisin, le camarade, c'est bien l'éducation elle-même qui souffre d'un manque cruel d'imagination et qui faute à ses devoirs. "Fliquer" le pays ? Mettre des gardes, de plus en plus de remparts ? Dire ce qui est bien et ce qui est mal ? Etablir des listes des futurs délinquants ? S'agit-il de déresponsabiliser le rôle des parents, des professeurs et des acteurs sociaux déjà actifs d'un grand travail, en rétablissant des normes intangibles et policières ? L'éducation n'aurait plus rien à faire qu'à s'en remettre au gendarme, à la loi du politique et d'un oppressant et normatif profil social. Finis la responsabilité, l'engagement et le vieux rêve d'une éducation constructive. Finie la mauvaise conscience des parents démissionnaires. Respect des normes ! Etouffement des velléités ! La botte et le rouleau compresseur se chargeront d'inculquer à nos enfants une éducation véritable et digne d'un individu normal en société.
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02/03/2006
La Barbacane
La Barbacane a publié son dernier numéro "Pour saluer Charles Minetti". Il s'agit de rendre hommage à un mort, à un poète mort comme il y en a toujours eu et comme il y en aura toujours. La vie est brève. Et puis nous n'avons qu'une seule constitution : ce que l'on fait du tout début jusqu'à la fin c'est ce qui nous fait, c'est l'empreinte que nous laissons, un écho de nous-même. La poésie est davantage que nous-même, elle nous dépasse, anticipe souvent sur notre propre destinée. L'homme vit quelques années puis part. Scandale ! A peine est-il lui-même qu'il doit partir sans savoir même où le vent soufflera sa poussière ! Ce qu'il laissera sera un peu le monde et un peu sa propre vie dans le monde. Et puis, il y a tous ces principes, ces lois qu'il essaie de découvrir, la croyance d'un ordre inné dans le langage. Certes. Il y a tout ça dans la vie. Pourquoi pas, après tout. Pour ma part, je crois à l'harmonie relative de la conscience, relative car sans cesse l'être est malmené, mais harmonie quand même car les leçons apprises ne l'ont pas été en vain. Aboutir à la sagesse, à la connaissance, voilà ce que permet la poésie. Plus, cette subjectivité qui est soi et celle de l'ordre du monde. La poésie est un chemin vers un peu de repos dans cette vie. Que souhaiter de plus ? Les lois appartiennent à la physique, la compréhension du monde est multiple, en rapport avec tous les domaines de la pensée, la religion, la science... Quelle paix peut être engendrée par un semblant de connaissance ? Comment espérer savoir parfaitement l'ordre des choses ? Comment en faire une condition de la tranquillité ? Non, c'est l'harmonie relative dans le monde qui peut apporter une paix relative à l'âme. La connaissance, elle, sera toujours le désir de l'homme jusqu'à la fin des temps. Il convient d'apprendre à vivre. La poésie est cette capacité à être dans le monde. Qu'attendre de plus dans une existence aussi courte ? Une seule constitution par vie... Et cela, c'est tout ce qui nous préoccupe. La Barbacane a publié son dernier numéro "Pour saluer Charles Minetti". Il s'agit de rendre hommage à un mort. La vie est brève.
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