30/05/2006

Délit d'innocence

Pour les lois et les décrets, tu n'es qu'un numéro de formulaire perdu dans un dossier poussiéreux au troisième étage d'une préfecture. Pour un certain pouvoir, tu n'es qu'une étrangère et son enfant, quelque chose de pas commercial et de pas quantifiable, seuls mesurables sont le mépris et la haine que tu suscites autour de toi. Pour eux, ce sont des programmes politiques, des quotas à respecter... une certaine idée de la France, "profonde", "de souche", immaculée comme la neige au petit matin. L'heure est grave, car si de nouveaux tyrans parlent et vocifèrent, il y a beaucoup de monde, encore, pour les écouter. Il n'est pas besoin de carte pour faire de la politique. Il n'y a pas besoin de tenir de beaux discours pour se sentir engagé. Astrid-Mira a sept ans. Elle est née à Kinshasa au Congo, pays qui a connu une guerre civile faisant 3,8 millions de morts. Sa mère et elle se sont réfugiées en France en mars 2002. Astrid-Mira sait écrire. Comme d'autres enfants de sa classe immigrés en France, elle montre une grande motivation. Dans sa classe, un enfant lève le doigt même lorsqu'il ne sait pas la réponse, tellement il a envie, tellement apprendre dans son école est important. Mais toutes deux sont sans cesse menacées d'expulsion. On ne veut pas savoir, on ne signe pas les papiers, on a des ordres. Comme dans beaucoup de cas semblables, les enseignants sont les premiers à se mobiliser, quitte à se mettre hors-la-loi, à affronter la clandestinité. Aujourd'hui, les poètes s'en mêlent. Ce n'est pas seulement parce que cette situation est inacceptable, ce n'est pas un coup d'éclat ni une mode. Beaucoup de personnes sensées ne supportent plus le climat de haine, de rejet et de repli sur soi. Beaucoup ne supportent plus le silence face à des questions de justice, de paix et de développement économique. Plus que jamais, c'est l'engagement de chacun et la résistance qui auront raison de la misère. Une nation fliquée, immorale, sans rêves, sans élans vers les plus pauvres et les plus fragilisés est vouée à dépérir et à répéter les erreurs de l'Histoire. Prendre la parole, qu'elle soit poétique, politique, utopiste ou révoltée est urgent. Astrid-Mira n'attendra pas. Sans soutien, un jour, elle sera reconduite à la frontière, elle et sa mère ne seront plus qu'un numéro de formulaire dans un dossier classé, au troisième étage d'une préfecture.

26/05/2006

Terminal

Parmi la multitude des chemins, certains prennent les plus rocailleux, d'autres les plus détournés, les plus pervers, d'autres encore vont à Beyrouth, Tombouctou, Berlin, St Jacques de Compostelle... Bref, tous les chemins mènent à Rome. Le meilleur, quand même, c'est le chemin buissonnier. Microbe n°35 s'en mêle autour de "Ministoires de voyages". Ca circule, ça serpente, ça décolle vers le cosmos. Parmi d'autres auteurs, Jean-Jacques Nuel nous présente un extrait de roman, "L'autoroute". Là, tu t'assois dans la bagnole et tu rêves. Comme quand tu étais petit à l'arrière de la 4L ! C'est la nuit, tes parents conduisent sur l'autoroute, toi tu dors, tu n'as que ça à faire, tu dors la joue collée à la vitre froide. Tu n'arrives pas avant plusieurs heures, les phares défilent en sens inverse, tu te perds entre la buée et la carrosserie de la portière. Des voitures, il y en a des millions, des chemins, des ponts, des routes, des aéroports... Quant à l'ultime chemin, c'est lui qui te dira où tu vas vraiment.

23/05/2006

"Stabat Mater Furiosa"

Quel est le dénominateur commun entre un spectacle d'une actrice de la Compagnie des Songes jouant "Stabat Mater Furiosa" de Jean-Pierre Siméon dans une petite ville de province et un happening délirant de Mazout et Neutron dans cette même ville de province, si ce n'est que parfois le théâtre touche à la divinité ? La capacité d'une actrice à apprendre et réciter un texte aussi rageur pendant une heure me laisse admirateur. Au début de la pièce, nous sommes plongés dans le noir pour trois minutes, silence... attente d'un signe... une porte s'ouvre, une respiration se fait entendre. Puis l'ampoule finalement s'allume. Frêle jeune femme, les pieds dénudés, dans un manteau, et qui commence son long monologue, adressé à nous, à qui d'autre ? "Je suis celle qui refuse de comprendre / je suis celle qui ne veut pas comprendre et / qui implore..." La pièce est pleine de rage, d'élans puis de calme, on s'inquiète pour l'être fragile quand elle semble côtoyer la folie, on s'émeut de ses cris ! Une femme s'élève contre la barbarie humaine. Cette pièce, ce long poème est fait de ça, et de la beauté aussi, de la fureur enfin. "On n'entend pas les pas de la foule le samedi dans les villes / sur les places publiques dans les marchés / on n'entend pas le pas d'un homme / qui va à son travail / et quand un homme court vers ce qu'il aime / c'est son souffle qu'on entend / mais quand la foule des guerriers se met en chemin / c'est son pas d'abord qu'on entend / son pas qui martèle / oui les coups du marteau sur la terre / le pas qui frappe et qui dit je suis là je suis partout / et comme les bêtes qui sentent de très loin venir l'incendie / chacun sent monter en lui l'écho sourd de ce pas / pas d'histoires tout le monde sait cela / tout le monde / même l'enfant nouveau né en a la mémoire ». Ce qu'on entend c'est un cri, une complainte, les larmes et le bonheur aussi d'être dans le cocon, le doux cocon de la vie. L'histoire humaine est tragique, baignée des guerres innombrables des hommes, de la violence aveugle et de la cruauté. Le message de Siméon s'est élevé de Saïda au Liban en 1997, ravagé par les bombardements, il est celui de l'homme libre, du poète ancré dans le monde, celui qui voit, transmet, suggère et évoque pour nous ce que nous sommes, ce que nous avons été. On sait que les buildings ont été reconstruits, tout va vite, l'activité humaine est sans bornes. Alors il faut dire, témoigner pour le courage et la dignité de la femme et la rédemption des hommes. Cette pièce a été jouée à Avignon, elle n'est pas de celles qui passent à la télévision. Elle n'est pas de celles qui font déplacer les foules en masse. C'est une femme seule plongée dans l'obscurité. Vous avez beaucoup de chances de mourir avant de la voir. Vous avez toutes les chances de ne jamais entendre parler de cette pièce ou de son auteur. Bref, les choses les meilleures sont les choses cachées. On vous ment ! La vraie vie est ici ! La vraie vie est un théâtre dans une salle sans nom, sur la place d'un château disparu, sous les arbres, en plein ciel. Il ne nous reste simplement que quelques réponses à chercher, et puis on pourra tous partir. La lumière peut se rallumer. 

19/05/2006

Spleen

Devant toutes les absurdités de la vie, il convient de dire et de répéter que nous ne sommes pas là pour nous soumettre chaque jour à la lobotomie. Je contemple chaque jour les effets du temps sur des millions d'années. Je me dis que c'est extraordinaire de pouvoir se balader ici simplement, insouciant, libre, convaincu de la beauté du mystère d'être là sur terre. Le néant est inconcevable. L'univers est incompréhensible. Alors, c'est quoi exister ? C'est quoi un feu de paille parmi les explosions de notre étoile ? Il faut chercher quoi dans la vie ? Ok pour le travail, la science, l'organisation sociale, d'accord la civilisation, le progrès sur des milliers et des milliers d'années. Remplir sa vie de révolte, d'engagement, de coups de poing. Ca tire, ça casse, ça zigzague dans tous les sens. Stop ! Ballade, mer, contemplation. Je veux respirer, je veux aller dans le sens de l'éternité. La plage, c'est la vie ! Il faut quoi d'autre ? De petite constitution, vouloir beaucoup encore. Un jour, on saura, c'est sûr, nous aurons des réponses à nos questions. A force de poésie, avec toute la science... Nous sortons des cavernes. Il faut savoir ! Sinon, la poésie, c'est quoi ? S'interroger encore. Comment faire autrement. On peut. Les questions, les réponses. C'est affaire de siècles, de millions d'années. Alors, ça avance ! Faut pas reculer. Faut pas.

16/05/2006

Mode d'emploi

En 2001, paraissait aux éditions Deleatur la "Lettre d'un éditeur de poésie à un poète en quête d'éditeur" de Louis Dubost. Sur le même principe, une "Lettre d'un revuiste de poésie à un poète en quête de publication en revue" estampillée « Comme en Poésie » vient de paraître sous la plume de Jean Pierre Lesieur.

Le dénominateur commun à ces deux lettres pourrait être celui de la lucidité. Lucidité de l'écrivain sur sa propre écriture : " Une démarche éditoriale me paraît un acte trop grave pour l'entreprendre à la légère " (LD) ; lucidité sur le marché contemporain de la poésie : "Le slogan soixante-huitard qui psalmodiait " 50 000 poètes, 500 lecteurs, 5 éditeurs" est toujours d'actualité" (LD) ; lucidité sur tout échange : "Ecrire est une chose, éditer en est une autre" (LD). La poésie est conscience aussi. Conscience du travail spécifique de chaque éditeur ou revuiste : "Je privilégie, dans mes relations avec les auteurs, ceux qui, manifestement, n'ont pas envoyé leurs manuscrits à l'aveuglette" (LD) ; conscience que tout cela est un travail : "La poésie est un long chemin de croix" (JPL) ; conscience de la lenteur : " C'est seulement après de régulières collaborations à des revues que vous pourrez songer à la publication d'un livre " (LD) ; qu'il est toujours bon de savoir et de connaître les multiples formes de publications : "S'abonner à une ou plusieurs revues me paraît le meilleur moyen pour connaître, lire, apprendre la poésie qui se fait aujourd'hui" (JPL) . Respect également. Respect de chacun, de ses différences, savoir se tenir parmi et non en opposition : " Le moi est haïssable" disait Pascal", nous rappelle Louis Dubost. Travail : "M'intéresse une écriture qui dérange mes routines de lecture, dont l'auteur se soit approprié de manière toute particulière les mots et le langage de tout le monde, "les mots de la tribu" (Stéphane Mallarmé) pour les inscrire dans une parole authentique, autrement dit un style reconnaissable entre tous. Ce n'est hélas! pas le cas de 95% des manuscrits qui me parviennent" (LD). Confluence et conseils : "Publier vos poèmes dans des revues" (LD) ; "Si vous désespérez de trouver un éditeur, publiez vous-même votre livre" (LD). Et spécificité : "Depuis plus de vingt ans (ça commence à se savoir!), je préfère solliciter moi-même un manuscrit auprès d'un auteur" (LD). Bref, si pour Louis Dubost "Un auteur honore toujours un éditeur, un éditeur pour un auteur, ça se mérite" et ces deux opus, outre le fait d'être des témoignages de personnes rôdées depuis longtemps au métier de la publication, sont un apport de bon sens. La poésie est un lieu où tout est possible, elle est le lieu de l'humain avant tout. 

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11/05/2006

Là-bas

Se promener sur les rochers, arrosé par les vagues, sentir l'air salin de l'Atlantique, se laisser aller à la rêverie, loin des embouteillages et des bouches du métro... C'est marrant, cette impression de vivre un moment déjà vécu ! C'est marrant de mettre les mots à la même place où ils étaient dans cette autre vie. C'est bizarre ce sentiment de passer sur un chemin, au même instant, à la seconde qui baigne cet univers. C'est bizarre la vie ! C'est peut-être parce que nous ne sommes fait, justement, uniquement que pour ces instants. Et si je crois revenir sur le même sentier, c'est que vraisemblablement je ne l'avais jamais quitté, et ces instants de vie ailleurs n'étaient que des faux-semblants. La vraie vie est sûrement là. Retour ici dans quelques jours.

22:00 Publié dans in utero | Lien permanent | Envoyer cette note

08/05/2006

"Le poème de la haute demoiselle", Cristina Onofre

Je reçois « Le poème de la haute demoiselle » de Cristina Onofre, Grand prix de la poésie décerné par Poètes Sans Frontières. Le poème est une assimilation totale entre l'être et la nature. Celle-ci est chantée, ressentie, vécue. « Le jour commence par une pluie fine » introduit « Le poème de la haute demoiselle », « avec ce frêne dans ta pensée ... » car, si l'être est une partie de la nature, il a en lui cette interrogation qui le porte, cette caractéristique d'être humain qui le fait à la fois lui-même et autre chose. Ainsi commence cette quête de l'essence, de l'origine : « le bois sec et aromatique / de mon berceau. » L'immersion dans la nature, toute bienveillante, merveilleusement belle, est une tentative de retrouver en soi l'être humain véritable : « cet arbre de l'enfance ». Si le sort du poète se confond avec celui de la nature qui l'a créé, c'est que « dans les couches du miroir, / à travers la fenêtre ouverte... » il ne peut se passer de son propre corps, ne serait-il qu'une herbe, qu'un arbre ou qu'une rivière. Le poète est ainsi celui qui plane et imite « le vol des oiseaux /.../ au-dessus des eaux ». « Etant forêt, / j'ai une histoire » affirme l'auteur qui insiste plus loin dans un fameux « autoportrait » : « Je suis une fille / qui aime / dormir parfois / la tête renversée sur un grand pot en terre... /.../ Seulement le grand pot en terre, / vous ne le voyez pas. / Et vous ne vous souvenez même pas du potier, / même pas... » Dans ces poèmes, « il pleut à volonté », « la traîne de la pluie / court vers le sud », cette pluie « tardive et continue » qui établit le lien entre la création ici-bas et son créateur. L'eau, élément central sans lequel la vie est impossible, qui diffuse dans tous les éléments, source de plénitude et de réconfort. « Tu ressembles / à un corbeau crépusculaire et solitaire » puisqu'il faut tendre « vers un monde invisible d'oiseaux », vers le point de jonction que le poète recherche avec insistance. « Je fleuris le matin dans le champs », « l'esprit des herbes / venait dans mes songes », c'est l'esprit et le corps tout entier qui sont assimilés à la nature. Qui est la « demoiselle » dans tout cela ? Eh bien, elle est à la fois herbe, oiseau, pluie, papillon, forêt et rivière. Mais elle est aussi ange, fille, enfant, poète ! « Je reviens chez moi la nuit / et toutes les feuilles m'attendent », le poète semble avoir trouvé sa maison : « Il fait nuit. / Le château s'est replié dans ses couloirs ». Et la vie ne serait-elle pas un rêve, elle qui fait de la « demoiselle » elle et plus qu'elle à la fois ?

17:50 Publié dans Lectures | Lien permanent | Envoyer cette note

06/05/2006

"Gyrophares", Jacques Canut

Jacques Canut auto-édite depuis 1993 ses « Carnets confidentiels ». « Gyrophares » en est le vingt-troisième numéro. « Gyrophares » comme « alerte », « appel au secours » mais aussi comme « élément fugitif et répétitif ». « J'ai des idées gyrophares » affirme le poète. Tout le recueil oscille dans cette mélancolie, entre pulsion de vie (« l'azur flotte / sur l'aile assoupie / des parasols. ») et pulsion de mort (« Déconcertante détresse / du chanteur des rues »). L'être se trouve dans cette position mélancolique où « [il] flotte dans les habits / du froid / entre le scalpel de l'étoile polaire / et la plantigrade silhouette / d'un iceberg. » Alors que « béats, les objets regardent », le poète ne se trouve-t-il pas dans ces « amorces d'une solution qui élucide / les énigmes / fatidiquement humaines ? » Et la Terre ne serait-elle pas cette « carte postale sur présentoir / tournant » ? elle qui abrite le pire comme le meilleur. De même, si « les sommets orchestrent / les résonances du couchant », un peu plus loin « aux marges de l'infini / un refuge veille / rayonnant comme soleil de minuit. » C'est afin de se sortir de cette récurrente contradiction que le poète décide de choisir la vie : « Un nom sans adresse ni numéro / de téléphone / dans une métropole adossée / aux vierges immensités / du globe. » et dans laquelle il décide de « aux carrefours / choisir la voie étrange ». Si ce qu'il produit est son miroir, s'il est capable de tous les désespoirs, s'il peut être l'objet d'un élan plein de vie, « au Sud, / flambant avant de s'évanouir, / le désert ébauche / des sierras salubres ». C'est cette condition humaine que représente le poète, dans laquelle il appelle de ses vœux à la construction d'une vie meilleure. « Gyrophares » porte à la fois l'alerte et le secours, il dit simplement qu'au cœur du désespoir ou de la mélancolie, la part d'ombre en l'homme est aussi sa propre lumière. Si la vie est aussi brève qu'une étincelle, l'énergie que nous mettons afin de la rendre meilleure est sans limites.

21:15 Publié dans Lectures | Lien permanent | Envoyer cette note

04/05/2006

Une énigme de Magritte

Je voudrais vous faire part de ce sentiment étrange qui nous habite parfois : celui qu'il est difficile voire impossible de s'extraire de notre propre interprétation du monde. L'homme est engagé dans une aventure où, inconsciemment, il prend ce qu'il projette pour la réalité. Or tout ce que l'on ressent vient d'un lieu intérieur, d'une histoire, on pourrait dire aussi d'une impossibilité à inventer en soi un autre monde. Bref, apprécier un paysage de bord de mer, écouter une chanson ou voter aux Présidentielles c'est être dupe d'une formidable hallucination ! Difficile aussi de regarder une chose sans que la machine à interpréter se mette en route ! Il faut s'être débarrassé de soi avec une telle force pour oser comprendre profondément quelque chose ! Se regarder de haut, vouloir se saisir entièrement est une course sans fin. La poésie est interprétation. S'affranchir de tout, voir, saisir même une vérité, c'est encore par le même processus jouer à la loi de l'interprétation. On ne sort pas de ce cercle, pas ici, pas sur terre en tout cas. Dans de nombreux tableaux de René Magritte*, on retrouve la présence du rideau. Magritte s'amuse à confondre ses toiles avec le réel, joue avec cette ambivalence entre le sujet et sa représentation. Face à ces toiles, le rideau rappelle que nous sommes en peinture, qu'il s'agit avant tout d'une vision du peintre, reprise par le spectateur. Il en est ainsi dans "Décalcomanie" où l'homme de gauche (Magritte lui-même) semble avoir été découpé dans les plis du rideau, or l'observation montre qu'il n'en est rien : un élément trahit le subterfuge. Il en est ainsi dans "Le Beau Monde" où le peintre reprend son expression : "Je pouvais voir le monde comme s'il était un rideau placé devant mes yeux." Il en est de même dans "Les Fleurs du mal" où la représentation de la femme reste à jamais énigmatique comme une statue de glaise. Comme de nombreux autres éléments, Magritte reprend souvent ce thème du rideau. Il est non seulement le symbole de la peinture, mais aussi celui que toute représentation sera toujours en décalage par rapport à la réalité : une théorie, un tableau, un sentiment seront toujours des images, aussi fidèles soient-elles, de la réalité. Alors peut-on réellement connaître une chose ? Peut-on définitivement s'affranchir de la représentation, de la subjectivité ? Je pense personnellement que si, à force de travail, on puisse parvenir à établir quelques vérités, toute explication sera toujours aussi mystérieuse que cette réalité. La poésie comme la peinture se nourriront toujours de rêves infinis, tout comme des énigmes et des mystères qui habitent ce monde.

 *René Magritte (peintre) : 1898 - 1967

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01/05/2006

C'est la rentrée

L'école est la clef de voûte de toute la société. Lorsque j'étais adolescent, j'aimais par-dessus tout, dans un devoir de Français, l'exercice d'expression libre, avec toujours un thème imposé mais qui offrait plein de liberté. Avec trois ou quatre bouts de ficelles et un peu de mémoire, il était possible, quasiment, de refaire le monde. Ce que je n'aimais pas, c'était apprendre bêtement une leçon et la réciter, il me semblait que l'on voulait de toute force m'enfoncer quelque chose dans la conscience, alors que moi, ce dont je rêvais c'était de découvrir des territoires inconnus, à peine balisés. Plus tard, au Lycée, je me suis carrément perdu dans mes délires, le petit garçon sage et attentif était devenu un météore, un atome fou qui n'obéissait qu'à sa propre logique ; je me cassais la tête sur des devoirs, je n'avais pas trouvé la bonne étincelle. J'ai sûrement pris tout ce qui m'intéressait et puis je me suis débarrassé de tout le reste. Je crois que j'avais alors quelque chose à voir avec ces adolescents déboussolés et tombés dans la délinquance, même si moi je rêvais d'absolu et de changer le monde. Je pensais que l'école avait un pouvoir formidable mais qu'elle engluait les esprits fragiles en refusant méthodiquement l'expression de toutes les diversités : moi, je défiais les professeurs sans savoir où aller mais par le simple souci de protéger ma liberté, je n'avais que cette idée inconsciente et frontale et quand même, quand je me sentais perdu, je dormais sur mon pupitre, avec ce sentiment d'être là, malgré tout. Alors, les maths, le Français, l'Histoire-Géo, je ne les suivais qu'en diagonale, j'étais bien trop occupé à rêver à la fenêtre. Alors, si on me demande aujourd'hui à quoi ça sert l'école, je dis que l'école c'est tout et que l'on y emmène sa vie dans son cartable. Le malheur, c'est qu'aujourd'hui on est pas capable d'y retenir un enfant, de lui montrer ce qu'il y a de merveilleux dans le fait d'étudier, de réfléchir. On enferme les idées dans des oppositions formelles et on clôt les débats avant de les avoir entamés. On voudrait imposer une norme pour tous. On crée des enfants perdus, défiants, violents. Alors, c'est quoi l'école, c'est quoi la société ? C'est quoi être élève à Clichy, à Ivry, à Sarcelles ? On veut quoi dans la tête des enfants ? Bah, moi j'ai fini mes devoirs, j'ai fini d'étudier Baudelaire dans tous les sens. Je ne serai pas le dernier à rendre ma copie.

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