28/08/2006
L'O.S. des Lettres, Jean-Pierre Lesieur
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Ça y est, la fin du monde est prévue dans dix minutes ! Ouf, ah ben alors, je vais pouvoir souffler un grand coup !
Mais non, je blague, je suis toujours là, assis à mon clavier d'ordinateur, je commence même à apprendre les touches par cœur.
Fait les courses, passé devant la parfumerie (ça pue), devant le pressing (il est toujours là), entré chez le marchand de tabac... Pris sur la table du salon l'O.S. des Lettres de Jean-Pierre Lesieur.
Ce bouquin est extra. Une vraie perle de poésie. L'O.S. des Lettres, « C'EST LE POÈTE !!! », un gars occupé à son fourneau, qui ne rêve que d'embrasser la secrétaire de son patron, et dont les idées sont dangereuses. Un constat : « Jamais le poète n'a pouvoir de décision. On se demanderait bien d'ailleurs sur quoi. (...) On lui colle un vague droit à la participation, à l'actionnariat volontaire ou non, pour tenter de réformiser la poésie à l'école... » Bref, le poète est à la société ce que le fromage blanc est à une usine de retraitement de déchets nucléaires. Pas grand chose. Lui, puni par Dieu qui le rend responsable du péché originel. Lesieur avertit : « J'ai un froc qui traîne dans les orties de vos messes, / Un missel d'églantine qui me sert aussi de verre à rosé pour lamper le pétrole de vos conneries. » et aussi : « Je ne me prends pas au sérieux, ceux qui me connaissent le savent bien, les autres, il faut aller leur dire. » La langue de Lesieur fait du bien, lape et mord dans toutes les directions. La machine à utopies ne va pas bien, le poète et son langage sont aussi éloignés de l'Eden que le sont les punaises et les cafards. Lesieur supplie : « Je rampe. Je plisse dans la reptation. Je quémande. J'aumône. Je lime la carpette. Je varlope le plancher. J'étale. J'étends. J'allonge ma silhouette. Je glisse entre le papier peint et le mur sans le décoller. Je serpente. Je passe muraille. » Le poète GUEULE, c'est son boulot : « Ras le bol / Ras le fait-tout / Ras le caquelon / Ras la marmite norvégienne / Ras le verre... » Paradoxalement à ce qu'il revendique, son message se perd dans le marasme du quotidien, il a beau tourner sa langue dans tous les sens, affronter NARCISSE, rencontrer l'AUTRE, ce sont alors « de longues diatribes sur la créativité et il y a péril en la demeure. » Qui et quoi peut donc sauver le poète, de lui, des autres ? Et comme pour tout le reste, il faut : « La charité, mon bon monsieur, pour des poèmes qui ont faim ! » Le poète est celui dont l'activité n'est pas cotée à la Bourse, dont le message n'est pas marchand et pourtant sa seule richesse. Aussi pour se consoler, participe-t-il à « La foire aux poètes » un exutoire qu'on lui propose, quelques miettes qu'il avale et pour lesquels les convives se dévorent entre eux. Le constat n'est pas tout rose. Il en ressort que « La foule anodine s'écart[e], inquiète devant tant de misère et de délabrement, des haussements d'épaules saccad[ent] les sourires. » Jusqu'à ce que quelqu'un crie « AU FEU ! » Oui, le poète aujourd'hui est « A VENDRE » ! Lui dont le travail fut réduit en cendres et qui n'appartient plus aujourd'hui qu'à une résistance. « ICI ON BRADE » car les tentatives de séduction ont échoué.
L'O.S. des Lettres travaille au Parnasse. Lesieur dit : « Des oboles de grêle m'autorisent à crever / Sur des places publiques où dansent / Les guillotines lentes des bourreaux évolués. » Lui qui s' « époumone » et crie dans le désert. N'est-ce pas là que la société ne tolère plus que le silence, les voix s'élevant ne découvrant que la mauvaise conscience à l'intransigeance renforcée par un horizon de plus en plus éteint. Le poète brûle sa flamme dans les ténèbres, hurle des « Verbes impossibles » quand tout autour de lui se délie et perd sa signification : « J'alunis. / J'amarsis. / J'avenusis les deux mains dans le soutien-gorge d'une fusée. / J'ajupiteris dans une galaxie pas encore découverte », crie Lesieur ! Histoires d'absurde, de neurones mal connectés, d'incompréhension. Lui qui travaille le langage, le moud, le polit : « J'écris : / Un rossignol sur une branche et j'attends / Qu'il s'envole. / Comme tous ceux qui n'ont pas d'ailes / J'agite les bras / En pure perte », dit-il. Fin absurde d'une allumette qui a perdu son frottoir et qui ne s'allume pas alors que tout autour le désire ! Le poète dit : « Et la boîte. N'est-elle pas sous votre sac, dans votre sac, dans votre tête ? avec un frottoir humide. » Et l'O.S. de dire : « Je lui tiens un sein, une fesse, la taille, la poitrine. Je la tiens, Je la possède... PASSE-MOI L'ALLUMETTE...POÈTE. »
Et le Chœur de dire : « - Les poètes et les O.S. sont les maîtres de la ville. Un violent concert de mots heurte les cheminées. Les girouettes s'affolent. On va voir ce qu'on va voir. »
Je ne conseillerai pas assez au lecteur de découvrir et de dévorer l'O.S. des Lettres de Jean-Pierre Lesieur, pas parce que Lesieur est un poète accompli dont le travail de revuiste est reconnu de tous, mais parce que cette écriture fine et pertinente traite des problèmes actuels auxquels est confrontée la poésie. Une réflexion indispensable et convaincante qui a le mérite d'éviter tous les lieux communs, l'ouvrier spécialisé que décrit Lesieur fait partie de nous, il est chacun de nous.
L'O.S. des Lettres, Jean-Pierre Lesieur, éd. Gros textes, 6 euros.
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26/08/2006
Trash urbain
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A souligner, la création récente d'un site de photographie « Trash urbain » par David Tysman qui a illustré les couvertures des 5 précédents Mot à Maux. Le noir et blanc y est au service de l'émotion, du témoignage sociologique, enquêtant sur les ressentis de ceux que l'on dit « marginaux ». Or non, ce sont plutôt les représentants d'un peuple dont les ancêtres ont pris la Bastille. La France profonde, messieurs Le Pen et De Villiers, est bien là et non dans l'âme des citoyens fascistes et rétrogrades que vous appelez au vote. J'ai moi-même une partie de ma jeunesse dans celle des punks et des blousons noirs. Si je suis aussi blanc qu'un savon de Marseille, je n'oublie pas que je suis né de la révolte, de la marginalité, à la frontière de la clandestinité et de la délinquance. Alors, à bas les discours, les catégories ! A mort tous les préjugés ! A mort la bonne conscience du travailleur blanc, dont les chèques sont tous en blanc, avec des idées toutes blanches et le racisme noir ! Les photos de Tysman n'illustreront jamais le prochain « Gala » ou le prochain « Femme actuelle ». Si la lumière est remarquable, le cadrage est volontairement brutal et le message sanguinolent. Le sang noir, c'est la violence de la condition sociale, le rejet de la diversité et de la différence, l'incompréhension, en un mot le racisme. Tous les êtres sont égaux, leurs oppositions ne sont que formelles ; au fond, nous avons tous besoin de manger, de boire, de dormir au chaud. Alors, pourquoi la haine, le rejet, la stigmatisation ? Les hommes ont suffisamment de dimensions multiples... Une chaîne, un blouson, une barbe, c'est vrai, ça fait peur ! Les photographies de David Tysman sont peut-être une volonté de recherche et de démonstration des infinies qualités des hommes, de leur incapacité à se rencontrer au-delà des différences et de la nécessité de dépasser toutes les apparences. Elles démontrent à quel point nous sommes encore loin de pouvoir assumer toutes les diversités : le racisme est la réponse la plus facile et la plus intolérable aux difficultés d'aujourd'hui.
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22/08/2006
I.N.R.I
Iesvs Nazarenvs Rex Ivdeorvm, « Jésus de Nazareth Roi des Juifs » fut écrit sur la croix de Jésus de Nazareth lors de sa crucifixion, lui qui a donné sa chair pour le salut des hommes. Je sais la douleur que tout homme peut endurer au cours de sa vie, et ça c'est bien une donnée fondamentale, plus importante que de savoir qui a créé quoi et quand. Dans ce passage fugitif et douloureux sur terre, nous cherchons tous à comprendre, à trouver quelques réponses. Notre état est si absurde que tous nous prions à notre manière quelque dieu, quelque entité divine, quelques pierres afin de bâtir le mur du Grand Tout. La Science, cette aventure fantastique nous fait rêver des origines, trace nos chemins sur le papier et dans nos têtes. La religion, aveuglement ou libération, cherche aussi à nous procurer cette paix. Je ne l'ai pas trouvé - peut-être n'est-elle pas ici - je continue chaque jour à souffrir en cherchant dans chaque seconde le souffle d'un apaisement. C'est ainsi que je me trouve parfois en compagnie d'autres camarades, pour une excursion, une simple réunion, une activité. Je supporte ce que l'on me fait. J'essaie de n'y pas répondre par les mêmes gestes et les mêmes erreurs. Je ne crois en aucun dieu, je sais seulement la souffrance palpable sur la peau de chaque individu, ennemi ou ami. L'homme qui stigmatise son prochain, qui tue, qui torture. L'homme qui joue avec l'enfer. L'homme qui bâtit des douleurs à n'en plus finir. Je comprends les gestes de désespoir et les suicides. Je n'excuse ni n'explique rien. Je sais simplement les marécages où se perd souvent l'esprit de l'homme. La douleur est l'élément fondamentale de la conscience, elle est présente dans chaque seconde de notre vie, elle nous menace à la sortie de cette vie, à l'entrée de l'enfer. Souffrir ! Le mot intolérable qui brûle, déchire, tuméfie ! Cette réalité de notre condition ! Nous sommes tous à notre façon des christs crucifiés sur la croix. Cette conscience, où ira-t-elle s'échouer à nouveau ? Il n'y a aucune vérité, il y a simplement la possibilité certaine de souffrir ou de ne pas souffrir. Je contemple donc dans chaque regard la douleur possible, cachée, ignorée. Je me sens un avec tous les hommes, tous engagés dans la même condition. Certains hommes savent faire le mal, d'autres le combattent dans la fraternité. Certains prient, enseignent, écrivent. La douleur, quand même, est partout, signe qu'une conscience survit toujours quelque part. Nous résoudrons peut-être la question de la douleur entre frères humains. Celle du Christ, elle, est inaccessible. J'ai souffert à cause de l'ignorance. Je peux pardonner. Je ne peux pas oublier. Je sais voir aussi dans chaque être l'Ame du Christ.
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